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Cold Sun, Dark Shadows
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Terriens attention, un trou noir s'apprête à tout dévorer !



Quelle est la motivation profonde du rock critic ? La célébrité ? La postérité ? Et pourquoi pas l’argent et ses nombreuses prérogatives, bagnoles, chambres d’hôtel à l’œil, femmes à profusion, clopes à discrétion, albums offerts généreusement par une industrie du disque saturée et moribonde … Ou tout simplement la reconnaissance, le mot est lâché. Rien de tout cela. Le scoop peut-être… L’intime conviction, l’exaltation de la découverte, la joie quasi enfantine qui vous saisit lorsque vous exhumez un trésor caché. Avec le doute qui survient alors, ai-je raison de choisir cette œuvre pour m’adresser au monde, s’agit-il en toute objectivité d’un chef-d’œuvre  ? Il importe peu en vérité. Seule compte la vision, personnelle j’entends, cette prise de risque qui vous pousse à assumer, porter, revendiquer votre liberté, votre indépendance, vos partis pris. Quelle hérésie que de taxer d’intolérant quiconque refuse de suivre benoîtement les foules panurgiennes. Ces parangons de l’ouverture jetteront sans doute Cold Sun dans les oubliettes de l’esprit universel mais au fond, il faut le dire, j’emmerde profondément ces mornes ligues de vertu. Ceux-là encensent Coldplay sous prétexte que leur dernier album a été produit par Brian Eno, certes une personnalité respectable dans le monde de la pop. Ils ne liront pas ces lignes, et comme affirmait Dashiell Hedayat un jour dans le numéro 43 de Rock&Folk à propos de Soft Machine et je reprends ses mots :  « Je hais les critiques et leur prétention à montrer quand ils dissimulent. Ils n'écouteront pas Third. Sur leurs tombes, nous écrirons : "Morts de beauté violente". En avant le SOFT POWER. ».  Revenons à notre thèse, la motivation du rock critic et son obsessionnelle volonté de marquer l’histoire du rock en contribuant au rayonnement d’une œuvre fut-ce t-elle oubliée. Cette quête est d’abord mue par une curiosité sans limite, celle qui vous pousse enfant à regarder par le trou de la serrure pour regarder papa entrer dans maman, celle qui vous oblige à passer le plus clair de votre temps chez les disquaires, celle qui vous conduit à errer dans les couloirs au parfum de poussière poivrée des bibliothèques publiques donnant à chaque ville de banlieue sa raison d’être, celle qui vous cloue toute une nuit durant, alors que la société dort paisiblement, devant les méandres de l’Internet aux possibilités exponentielles tel un geek au regard caméléon. Tout a commencé dans ces forums qui pullulent sur le web, où des geeks parlent à des nerds de la folie du monde moderne, donc normal, du caractère essentiel de tel artefact 60s. Tout a commencé ainsi.

Un soir que je pistais le moindre bout de réédition pseudo officielle, vinyle ripé et posté dans la clandestinité la plus opaque, une note d’intention attira mon regard, une estampille, une mention, un label : « Like The 13th Floor Elevators and The Velvet Underground ». Prometteur. Alléchant. Potentiellement exploitable d’un point de vue philosophico- journalistique. J’avais déjà chargé l’équivalent d’un bottin entier de rock psychédélique US en provenance directe des fucking holly sixties mais je n’allais pas m’arrêter en si bon chemin, l’illégalité est l’opium du geek. J’acquiers donc gratuitement l’œuvre en question, puis après une attente aussi longue qu’une éternité passée avec un habitant du nord, je déroulais l’ensemble des 43 minutes et 80 secondes calées dans mon baladeur mp3 de marque pommée. Et là, dans l’extase de l’instant, un flash. Une révélation, quelque chose d’unique, de troublant. La vérité ! Cela commença alors par Ra-Ma, longue pièce de 11 minutes 19 suivie d’une impression bizarre. Au bout de 3 minutes de morceau, à force de multiples rebondissements, changements de rythme, de structures, dans un fracassant chaos de harpe fender rhodisée, je perdis toute notion du temps, la chanson semblait jouer depuis 8 minutes et non, j’en étais au début, aux prémices, fascinante traduction de l’implication émotionnelle qu’une œuvre exigeante engendre souvent chez l’auditeur averti. Puis ce fut de longues divagations musicales, voix hantée à la manière psychiatrique de Rocky Erickson, les deux formations venaient du Texas, guitares irradiées, pulsations squelettiques, dérive planante. La Lo-Fi avait été en fait inventée en 1970 par Cold Sun, soleil noir de la mélancolie. Une démarche créative sans doute née des contraintes économiques que rencontra le groupe à l’époque, alors qu’il entrait au Sonobeat Studio d’Austin où le premier album de Johnny Winter fut gravé. Bill Miller le leader se pose d’emblée comme un sorcier de la harpe dont il arrive à tirer des sonorités inespérées se rapprochant ainsi du 13th Floor Elevators qui scandait ses morceaux au moyen d’une cruche électrifiée. Il se révèle aussi en tant que chanteur développant un style intéressant comme s’il mâchonnait éternellement un gros morceau de viande, yeux clos, comme un aveugle guidé par les entrelacs de guitare. Cet ascétisme musical est à la base d’un enregistrement atypique qui a certainement contribué à écarter Cold Sun des circuits de production et de distribution. Par le plus grand des hasards, l’artefact fut exhumé par le label texan Rockadelic qui sortit un tirage limité du vinyle d’origine. Jusqu’à la découverte de l’édition remasterisée par World In Sound cet été. Il y a de la souffrance chez Cold Sun, je ne parle pas seulement de l’ambiance globalement sombre de l’album, mais une exploration kamikaze, nihiliste de l’écriture qui n’est pas sans rappeler l’unique et mythique album des Hinnies, groupe oublié des 90s. Ce qui donnait raison à Bonaparte lorsqu’il affirmait « Les hommes de génie sont des météores destinés à brûler pour éclairer leur siècle ». Cette façon aussi de chanter, les chœurs, tout dans cette galette précieuse confère au groupe une insolente modernité, quelque trente-huit ans plus tard. Comme si Cold Sun était père spirituel des Slints, Guided By Voices et autres Gospeed You Black Emperor.

Alors, cet unique album est peut-être bancal, mal produit, figé dans un minimalisme instrumental, presque nu, égrenant au fil des minutes dilatées quelques fausses notes, quelques dissonances sans doute mal maîtrisées, oui ces musiciens ne furent pas des virtuoses, des mélodistes accomplis, mais merde, Dark Shadows n’en est pas moins une œuvre intense, hors du temps et des clichés de l’époque (un signe qui ne trompe pas). Car pendant les sixties, le psychédélisme se paraît d’orgue d’église, de bourdons orientalisants comme des soleils à l’Est, de voix féminines et masculines, allant même jusqu’à pasticher un mysticisme de pacotille à base de tablas et de sitars. La grande messe païenne déployait son show d’ivresse enregistrée, puis imitée jusqu’à l’écœurement. Le hasard aidant, on imagine bien le parcours périphérique de Cold Sun à l’écoute de leur LP. Car au fond une telle musique, dépouillée à l’extrême, se veut le prolongement naturel de son époque, je pense à cette fin 69 où les Stones expérimentent l’horreur de masse à Altamont par l’entremise des démoniaques Hell’s Angels, où le rêve hippie commence sa longue agonie qui finirait dans les bas-fonds FM sous la forme hideuse d’un rock californien vidé de sa substance hédoniste. Dark Shadows, miroir du temps. Album noir, brillant, spatial, opaque, parfois insondable qu’il faut écouter, réécouter, comprendre et accepter pour en savourer les mirifiques promesses. Il n'y a peut-être que 1000 personnes qui ont acheté l’unique album de Cold Sun, mais chacune d'entre elles a écrit une chronique et l’a envoyée à toutes les rédactions parisiennes.







14-09-2008 | Envoyer | Commentaires (8) | Lu 1822 fois | Public
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