C’est un peu comme la Comté et le Mordor. La bataille entre la mélodie et la nouveauté a commencé. Dans chaque camp, on fourbit ses armes dans l’ultime but de la victoire. La nouveauté (le Mordor) du fait de son appellation effraie toujours. Que cache-t-elle ? La nouveauté apparait tel un horizon trop vaste où l’on se perd et en musique il n’y a rien de pire que l’éparpillement. La mélodie elle se veut rassurante, sucrée, doucereuse, familière. C’est une courte autoroute cependant bien balisée. Vous me direz, que vaut ce chemin sans que le pilote aux commandes n’ait bourlingué, vécu, ressenti le frisson du voyage, l’émotion quasi initiatique de l’existence ? Mais la quête reste-t-elle intègre si le voyageur n’emprunte pas, à un moment donné, forcément crucial, une voie de traverse, ce que l’on appelle une échappée belle ?
Toutes ces questions, les Lemon Twigs ont dû les retourner mille fois dans leurs têtes trop bien faites. Dans l’impossibilité de trancher, les deux frères ont décidé d’associer les deux. Soit l’optimisme adolescent, la vitalité spirituelle, la folie parfois, le tout inscrit dans un cadre discipliné, celui de la chanson de 2 à 3 minutes. Loin de la relecture scolaire de la pop, les Lemon Twigs tentent et réussissent le pari de l’énergie, porté par des morceaux nerveux comme celui placé en entame, le court et efficace Looking for your mind qui rappelle en son refrain les Beatles des débuts. L’idée n’étant pas de parodier les Fabs mais de retrouver cette étincelle qui dut en surprendre plus d’un en 1963. Les D’Addario réinvestissent un terrain délaissé, celui de la séduction immédiate. C’est en cela qu’ils brillent d’habileté et d’intelligence. Ainsi, la première face enchaîne les titres tambour battant. De Look for your mind tout de fuzz vêtu on passe à 2 or 3 et ses orchestrations stellaires puis à Nothin’ but you qui redescend un peu sur la terre ferme de la power pop sans jamais rien lâcher de vigueur. Vient alors le sautillant Gather Round qui prépare le terrain à I just can’t get over losing you et son refrain imparable. À partir de Fire and gold, on pense que la tension va diminuer. Il n’en est rien. Brian marche dans les pas de Pete Townshend avec un morceau qui emprunte son riff à Substitute pour explorer des émotions plus quadriphoniques si l’on ose dire ! C’est un des grands moments de l’album où le groupe desserre le nœud de la pop académique pour laisser son dirigeable s’envoler. Qui aujourd’hui peut réaliser un tel miracle ? Atterrissage en douceur avec l’enveloppant Mean to me.
La seconde face reprend de manière plus anarchique et sur un rythme toujours échevelé, très rock dans l’esprit. Bring you down, Yeah i do, I hurt you, You’re still my girl sont des hymnes secs et bravaches qui ne s’écartent jamais du credo sentimental propre à la pop adolescente. Le final approche et il convient de le réussir en évitant le moindre faux pas, tâche dont le groupe s’acquitte avec un beau brio. Joy se donne pour ambition de jouer les prologues, sa simplicité apparente étonne, les arrangements venant s’ajouter alors que la mélodie tire son propre fil. C’est un enchantement permanent. Comment est-ce possible ? Le clavecin, les cors, les cordes… sensibles. On y est. My heart is in your hand tonight aurait pu être le titre d’un classique de la soul composé par un duo du calibre de Jeff Barry et Ellie Greenwich. Et ce sont les Twigs à l’œuvre. Your true enemy apporte un étrange point final, étrange par ses climats, ses audaces, son côté plus franchement psychédélique à l’image de la pochette tourbillonnante en forme de ruban de Möbius. L’entame déroute tant elle ressemble à un riff de rock indé des années 90. Très vite, nos têtes brunes retrouvent leurs influences d’un autre temps, à une époque où la créativité n’avait pas de limites et encore moins celles, pourtant réelles, des studios. C’est que les musiciens des sixties défrichaient de nouveaux territoires et s’autorisaient donc tout, une erreur d’enregistrement pouvant se transformer alors en trouvaille sonore. La soif d’innovation nourrissait une inspiration puisée dans la vie de tous les jours, ces petites histoires racontées dans les colonnes des journaux, tout cela alimentait les compositions.
Là, nous évoquons les glorieuses sixties-seventies. Retour en 2026 avec les Lemon Twigs. Ils bénéficient de la même matière première, ce qu’ils vivent, expérimentent, ressentent se retrouve recyclé en idées qui, à force de travail, de discussions, deviennent des chansons couchées sur papier puis gravées sur consoles. Le seul reproche qu’on pourrait leur faire est qu’ils arrivent après quatre décennies de révolutions pop. Brian et Michael sont tributaires de ces avancées, ils en sont les jeunes héritiers dans un monde trop idéologique où l’on ne les apprécie guère. Les héritiers ne travailleraient pas suffisamment ? Les Twigs balayent ce préjugé en quatorze chansons ; et on oublie volontairement toutes celles qui les ont précédées. Les Twigs seraient réactionnaires ? Leurs paroles inscrites dans l’époque et leur enthousiasme sur scène prouvent le contraire. Les Twigs produiraient une musique comme le ferait une intelligence artificielle ? La sincérité de leur approche, leur amour des sixties ainsi que les vivats déclenchés à chaque tournée, pulvérise cette paresseuse assertion. Une IA peut recombiner des styles. Elle aurait plus de mal à cultiver une obsession esthétique personnelle sur plusieurs années. Elle ne reproduirait pas forcément ce qui rend les meilleures chansons touchantes et mémorables. C’est un peu la différence entre savoir parler une langue et avoir quelque chose de personnel à dire avec.
The Lemon Twigs, Look For Your Mind! (Captured Tracks)
https://thelemontwigs.bandcamp.com/album/look-for-your-mind