Le satanisme demeure l’un des grands thèmes de la musique pop au sens large, et du rock plus particulièrement. De I Put A Spell On You à Number of the Beast, de Robert Johnson aux Louvin Brothers, de Alice Cooper à Nick Cave, de Black Sabbath à Venom ou Gorgoroth. La liste est longue des références plus ou moins explicites, intériorisées, assumées ou exhibées dans un décorum rougeoyant et sulfureux. Dans ce registre canaille et provocateur, les Stones ne sont pas en reste. En 68, ils amorcent leur tournant blues tradi avec Sympathy for the Devil qui fit étrangement suite à Their Satanic Majesties Request et son pot-pourri psychédélique du plus bel effet.
Comme souvent chez les Stones, l’allusion au maître des forces du mal n’est pas direct et le groupe ne s’est d’ailleurs jamais revendiqué du satanisme. Sans refuser de jouer avec les codes, le groupe se veut plus finaud dans son approche. Sympathy for the Devil surgit d’une somme d’idées, de découvertes comme ce voyage fait par Mick à Bahia et de références passées, Baudelaire et Boulgakov fournissant l’inspiration de départ. Surtout, la chanson est prétexte à dénoncer toutes les horreurs du siècle, corruption, guerres, massacres. De quoi désespérer l’humanité et réjouir le prince des ténèbres, impatient que la prophétie de son retour se réalise enfin. Pour l’instant, nous voulons parler ici du retour discographique des Stones, un an après la sortie de leur classique, double s’il vous plait, Exile On Main St., dont l’aura définitive sembla avoir stérilisé la suite de leur carrière. Certes Goat’s Head Soup n’est pas le chef-d’œuvre que son devancier appelait de ses vœux. Il n’en demeure pas moins un album intéressant à plus d’un titre. Après écoute, il s’impose rapidement comme le meilleur ambassadeur du satanisme et ce résultat ne doit pas seulement au visuel à l’intérieur du vinyle, soit une tête de bouc en train de cuire dans une marmite dont le court bouillon visqueux, sanguinolent, aux bulles d’hémoglobines, n’annonce rien de bon gustativement parlant.
Goat’s Head Soup emprunte la pente démoniaque par son versant le plus séducteur. Les chansons apparaissent figées dans une moiteur tantôt purgatoriale, tantôt infernale. Comme sur Dancing With Mr. D qui démarre sur un riff laid-back, entêtant mais aux contours suffisamment flous pour abuser le pèlerin en chemin vers les enfers. 100 Years Ago lui emboîte le pas mais sur un rythme plus enlevé, toutefois empesé, comme frappé de moiteur. Le clavinet de Billy Preston y est pour beaucoup. Mick Taylor qui est encore là gratifie la chanson d’un solo viril et souple à la fois. On n’est pas loin du funk. Ça bouillonne sur la fin et les Stones donnent l’impression d’emprunter les habits de Jimi Hendrix sur Band of Gypsy. Après cette fièvre soudaine, une ballade nous ramène sur le droit chemin que certains croiraient célestes. Sorte de négligé dont les Stones de la décennie 70 ont seuls le secret, Coming Down Again ressemble à une chanson du Band noyée dans les larmes de la wah-wah et les feulements du saxophone.
Doo Doo Doo Doo Doo (Heartbreaker) serait le morceau miroir de 100 Years Ago en mille fois plus efficace, clavinet trafiqué, ambiance sexuelle évidente, les cuivres venant pimenter l’étonnante mixture. Dans cette alternance très politicienne entre chansons tonitruantes et compositions intimistes, les Stones tirent profit de leur cohésion. Et le rôle revient à Angie de clore cette première face. Angie, c’est le tube, la chanson que l’on retient de l’album et qui éclipse les autres, dommage ! Prétendument dédiée à la femme de Bowie, Angie serait une métaphore d’une rupture… D’addiction à l’héroïne, épreuve que Keith Richards traverse alors comme un désert empli de démons. La seconde face débute sous des auspices typiquement stoniens. Silver Train fait partie de ces blues placés sous le sceau du groupe. Hide Your Loveapparait comme un long tunnel sans variation et trace un trait d’union idéal avec le Van Morrisonien Winter. Mick nous apparaît en habile comédien, cabotinant ce blues plus soul qu’il n’en a l’air. Can Your Hear The Music démarre comme une incantation shamanique, appel à je ne sais quelle divinité maléfique enfermée dans la plus profonde des forêts ou peut-être dans les méandres du bayou. Le son semble surgir des profondeurs d’une rivière, les instruments flottent dans les remous limoneux des flots. Plus improbable, Star Star (Starfucker) renoue avec la fraîcheur rock, mais malgré son rythme en apparence endiablé, il s’en dégage une impression de paresse, comme si les Stones n’y croyaient plus vraiment, faisant semblant d’être eux-mêmes, soit un groupe sexy et véloce.
Peut-être que la force de Goat’s Head Soup tient à son aspect prophétique, celle d’une fin du monde du rock où les démons de punk sortiraient des enfers pour y entraîner avec eux, dans une interminable chute, les poussiéreux archanges du rock sixties. Après cela plus de mojo. Du cynisme oui, celui d’une machine à sous en roue libre. Like A fucking Rolling Stone.
Les Rolling Stones, Goat’s Head Soup (Rolling Stones Records)
https://www.youtube.com/watch?v=G3aW5g8-hR8