Bigger than Life

par Adehoum Arbane  le 01.09.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

Il existe dans l’histoire du rock des abus de pouvoir caractérisés et l’un d’eux fut d’avoir ignominieusement classé Supertramp dans la rubrique « prog rock ». Forcément, la formation a démarré son existence en pleine acmé progressive. Par ailleurs elle aura souvent privilégié des morceaux longs, enluminés de claviers et de cuivres rutilants. Ajoutez à cela des concerts fastueux dans des stades et la coupe devient bien pleine.  Qu’en est-il vraiment ? Qui est au fond Supertramp ? A quel mouvement ce groupe finalement inclassable appartient-il ? Est-il au fond l’énième groupe remplissant l’une des nombreuses cases du cahier des charges de la pop music ? 

Pour répondre à ces questions, nul besoin de compulser quantité d’articles, de biographies ou d’essais savants. Il demeure loisible de se pencher sur leur discographie et sans tout forcément engloutir, en rester à Crime of The Century pour commencer. L’idée n’est pas de proposer l’énième chronique que l’on n’attendait pas, disons-le, mais de considérer la série de chansons qui le compose comme un ensemble cohérent et révélateur. De quoi, mais de ce que représente Supertramp dont le nom en superlatif dit tout de son statut très enviable. Composé de la paire de songwriters Rick Davies et Roger Hodgson, complété par le saxophoniste John Helliwell et la section rythmique idéale, Dougie Thomson à la basse et l’irremplaçable Bob Siebenberg aux baguettes. Du début avec School au majestueux final du morceau titre, Supertramp nous offre cette suprême trempe, une gifle mémorable qui nous envoie jusque dans les cieux de la pochette. Étonnant au passage de constater que les pochettes du groupe racontent à chaque fois cette même histoire d’un groupe en surplomb de tout, du rock, de la pop, de la concurrence. Regardez bien cette fausse grille de cellule… Sans sa cellule. Observez le visuel de Breakfast in American avec cette revisitation humanisée de New York shootée d’une lucarne de jumbo jet. Et même l’album final avec son équilibriste sur son fil tendu d’un horizon à l’autre. Mais c’est la pochette de Even in the Quietest Moments qui nous parlera le plus. Un piano impérial, une partition ouverte, le tout posé sur le plus haut sommet enneigé, face à un Himalaya de popularité.

Les chansons de Crime of the Century, pour revenir à ce premier coup de génie dans sa discographie, ont toutes ce côté bigger than life, excusez la citation anglaise, mais les anglo-saxons ont toujours possédé ce génie de la formule courte et efficace, qui résonne d’universalité. Hodgson et Davies (et leurs trois compères) se sont un peu Kate Winslet et Leo DiCaprio sur un Titanic pop insubmersible, hurlant « Nous sommes les rois du monde ». Mais chez Supertramp, point de mastodonte instrumental, leur art se veut constamment délicat, la mélancolie comme un contrepied idéal à l’efficacité mélodique. Côté production, une certaine lisibilité rock, un sens du rythme qui emporte l’auditeur avec lui n’interdit pas au groupe de sortir de belles parties de Wurlitzer ou de piano sans jamais sonner empesé. Cet équilibre maintenu de bout en bout hisse leurs chansons au plus haut, dans les sphères. Mais attention, on parle ici d’une sensation de grandeur, d’avoir à faire des chansons qui s’extraient du tout venant tubesque. Comme Hide In Your Shell (merci Roger) ou Asylum (titre plus bluesy comme les aime Rick). Écouter ces chansons, c’est comme être pris de vertige au bord d’un précipice dont on ne distingue pas la base et dont les nuages forment un tapis éternel qui vous donnerait des envies de marcher tel Jésus sur ces flots cotonneux. Sur la face suivante Rudy et If Everyone Was Listening prolonge cette incroyable impression. Et nous n’avons pas cité Bloody Well Right et Dreamer, les deux gros singles du disque. Les chansons de Best Of. Si l’on passe en revue les albums qui lui succèdent, chacun renferme (mot mal choisi) des titres qui repoussent les murs du studio, qui dépassent tout : Sister MoonshineAin't Nobody But MeLadyThe MeaningGive a Little BitEven in the Quietest MomentsFrom Now On, Child of Vision, Don't Leave Me Now et on s’arrêtera là. 

Supertramp c’est un trop plein qui vous fait hyperventiler, une feel good musique avec du jus de cervelle, un battement de cœur avec celui des ailes du papillon qui provoque à l’autre bout du monde des remous perpétuels. Supertramp c’est une musique qui n’a pas toujours besoin du symphonisme pour nous apparaître grandiose. Supertramp, c’est le Dude planant au-dessus de L.A. Supertramp, c’est King Kong en haut de l’Empire State Building en train d’écraser des avions de chasse. Ou n’est-ce pas plus simplement, modestement l’Empire State Building anglais planté comme une flèche en terre d’Amérique ?  

Supertramp, Crime Of The Century (A&M Records)

crime-of.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=OPdAQ3jaZUk

 

 

 

 

 

 


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