Bar Man, look at my life

par Adehoum Arbane  le 22.09.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

Le café du commerce. En France, l’expression revêt quelque chose d’infamant. Comme une tache lie-de-vin dont les commentaires sociaux finissent irrémédiablement en grumeaux de ressentiments. À cette vision d’en haut, certains opposent le traditionnel bon sens lui aussi renvoyé dans le couloir d’une piste de bowling aux quilles éparpillées. Les quilles, l’accessoire de jeu ou les bouteilles descendues heure après heure ? Aux États-Unis, comme en Angleterre d’ailleurs, le bistrot semble moins démonétisé, pour ne pas dire méprisé. Du pub au dinner, il se trouve toute une tradition d’endroit où l’on vient chialer dans sa bière ou se ressaisir dans un café. Si l’on oublie le pick-up garé sur un parking mal éclairé, faisant pleuvoir sur la carrosserie abimée par la vie une frêle lueur bleue, on considérera cette institution mythique du dinner comme un lieu fitzgeraldien où les fantômes de Faulkner et d’Hemingway sont les piliers invisibles. 

Selon les mots de Neil Young, « l’idée de American Stars ’N Bar était d’avoir deux faces, l’une traitant de l’histoire américaine, l’autre de la culture sociale, un peu sur le milieu des bars où je passais mon temps à boire comme un trou. Je ne me souvenais plus de la grande partie historique, alors on l’a laissée tomber. » Ce qu’il reste ? Un album d’une très grande tendresse comme ce tout premier morceau, The Old Country Waltz, dont la prise de son, brute et résonnant d’échos, laisse à penser qu’il fut enregistré dans un vrai bar. À vrai dire, une bonne partie de ces chansons procurent cette étourdissante impression et chacune arrive au même rythme qu’une tournée à l’élan joyeux, aux souvenirs picaresques (Saddle Up the Palomino). Hey Babe reste dans ce registre heureux mais avec cette pointe de mélancolie Yougesque. On y admire le talent de songwriter du maître, tour à tour rockeur troubadour et mélodiste hors-pair. Le violon de Carole Mayedo ouvre le bal de cet autre, Hold Back the Tears, qui annonce cette couleur légèrement passée, ces sentiments doux-amers et le refrain, appuyé par les chœurs de Nicolette Larson et de Linda Ronstadt, nous étourdissent comme une valse sentimentale où l’alcool dont on a abusé cautérise les plaies de l’esprit pour ne conserver qu’une cicatrice de bonheur, comme un sourire malgré tout. Bite the Bullet referme efficacement cette impeccable première face. 

Si cette face A provient des mêmes sessions d’enregistrement, le 4 avril 1977, il n’en est rien de la seconde dont les morceaux ont été écrits et gravés à des périodes antérieures, bénéficiant des humeurs et des envies propres à leurs époques. Ainsi Star of Bethlehem fut mise en boîte le 13 décembre 74 et aurait pu figurer non sur On The Beach mais plus sur Harvest. Pas tant pour le son qui est plus intimiste, plus rond, mais pour l’esprit cool et décontracté du musicien. Will To Love nous vient de l’année 76 et en ce 25 avril, Neil Young a des velléités expérimentales. Il grave ce titre troublant et magnifique tout seul, assure à la guitare mais aussi derrière l’orgue, ajoute un vibraphone, trafique le son pour amplifier cette ambiance aquatique, utérine et capte avec tout ça ce qui semble être le bruit du bois craquant dans l’âtre embrasé. Sept minutes d’errance quasi synthétique comme Neil Young n’en avait jamais rêvé et il l’a fait. Pour briser l’instant magique, parce qu’il faut bien revenir à la dure réalité, Neil Young glisse dans la tracklist Like A Hurricane enregistrée avec Crazy Horse. Chanson épique, électrique et synthétique compilant le meilleur de son créateur : l’inspiration, les audaces, l’interprétation. On le retrouve en guitar hero tempétueux comme le laissait entendre le titre. Comme un ouragan, la tempête en lui a tout emporté, nos émotions relâchées, nos histoires éplorées, nos espoirs engendrés. 

L’album se finit à la cool sur Homegrown, hymne positif provenant des mêmes sessions que Like A Hurricane, soit en novembre 1975. De cet assemblage, un joyeux foutoir aurait pu surgir et il n’y paraît pas ! American Stars ’N Bar jouit d’une belle harmonie, d’une cohérence remarquable. Au-delà de cette réussite indéniable, Neil Young s’impose comme un grand parmi les grands, mais seul, à l’image d’un « Loner ». Il rivalise de talent et de popularité face aux Led Zep, Who, Queen, Floyd, autant de groupes mastodontes qui auraient pu l’écraser, lui le hobo des champs. On est loin du Neil Young d’avant Buffalo Springfield, lorsqu’il arrivait à L.A. avec Bruce Palmer au volant d’une Pontiac Hearse, croisant la route destinale de Stephen Stills et Richie Furay sur Sunset Boulevard. Il incarnera pour des légions de rockeurs indé une figure tutélaire incontournable. Pas mal pour un seul homme, pilier de bar de surcroît. 

Neil Young, American Stars ’N Bar (Reprise)

american-star.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=XvxtFMMcof0

 

 

 

 

 

 


Top