Quand un astéroïde d’environ douze kilomètres de diamètre s’est écrasé sur la Terre, il y a de cela soixante-six millions d’années, les dinosaures ne s’étaient pas préparés à l’extinction. Au printemps de l’année 1976, il semblerait que Roger Waters eut cette précaution. Il sent plus que tout autre dans le groupe et plus globalement, dans le milieu de la musique pop, le vent tourner. Le climat social bouillonne lentement mais sûrement. Et une nouvelle génération de musiciens se lève pour le clamer haut et fort avec la ferme intention de renverser la table des conventions pop. En fait, deux mouvements se positionnent sur dans des couloirs différents mais parallèles. D’un côté, les punks. De l’autre, les enfants de Black Sabbath dont Iron Maiden sera, excusez l’expression, le fer de la lance d’une révolution esthétique. Et Pink Floyd dans tout ça ?
Bien qu’évoluant en marge du courant progressif et encore populaire des deux côtés de l’Atlantique, Pink Floyd souhaite donner un successeur au pessimiste mais mélancolique Wish You Were Here. Esprit tourmenté mais sûr de lui, Waters avance ses pions. Il veut le pouvoir créatif au sein du groupe et il l’obtiendra. Il désire surtout, plus que tout, ne pas voir Pink Floyd tomber de son piédestal, poussé comme une statue stalinienne par des petits crasseux braillards. Deux stratégies s’offrent à lui qui s’entremêlent et donneront le 21 janvier 1977 Animals. Au groupe, il impose un concept inspiré de La ferme des animaux d’Orwell. Sauf qu’il remplace le communisme par la dénonciation très opportuniste du capitalisme. Opportuniste parce que le groupe est devenu depuis Dark Side une machine à fric bien huilée, welcome ! Il y a dans la démarche du bassiste et compositeur un dessein habile puisque le sujet, son traitement musical et textuel, sans parler de la pochette, placeront le groupe à égalité avec ses jeunes concurrents sur le podium des musiciens les plus contestataires. Coup double et pari réussi puisque l’album sera un succès.
En studio, l’ambiance se veut ouvrière, chacun se mettant à la tâche sans trop réfléchir. Tant mieux, Waters a tout prévu et presque tout écrit, Dogs étant cosigné avec Gilmour. Si le groupe conserve son style si particulier, sa science du drame, sa capacité à faire surgir des climats tout à la fois planants et inquiétants, l’ensemble sonne étrangement plus simple, plus direct, plus rock. Animals s’ouvre et se referme sur Pigs On The Wing (I & II), deux ballades entre blues (dans l’esprit) et folk (dans la forme). Dogs occupe donc la quasi-totalité de la première face. Malgré la présence aux crédits de nombreux claviers, Dogs s’écoule logiquement, sans fioritures, dans une urgence paradoxalement ralentie. Il émane de ce titre et des suivants une sorte de dominante laid-back, un son presque caribéen, comme si tout l’album prenait les couleurs d’un crépuscule orangé. Ce qui fera dire au NME : « One of the most extreme, relentless, harrowing and downright iconoclastic hunks of music to have been made available this side of the sun. » Dark Side of The Sun. Ainsi figure Dogs, avec ses aboiements enregistrés dans la campagne et ses soli de guitare mixés légèrement en arrière, un peu comme si Pink Floyd voulait par-dessus tout éviter le trope démonstratif. Les chansons semblent flotter dans le fond de whisky tournoyant dans un verre qui va échapper des mains d’un consommateur fatigué, usé, à la ramasse. Même les synthétiseurs semblent lessivés après le programme de trop.
Pigs (Three Different Ones) démarre comme le Gobelin qui striait les Giallos de Dario Argento. Très vite le son bluesy que nous avions tant aimé sur Wish You Were Here reprend ses droits de succession. Battu en brèche par les percussions (More cowbell !), porté par la frappe sèche de Mason, moins atmosphérique qu’à l’accoutumée, le titre tient le coup, continue sur sa lancée, lardé par le vocoder qui a alors les vertus du fouet. Le travail s’avère à la hauteur de Dogs. Que donnera Sheep ? Moutonnera-t-il sur l’autoroute de l’enregistrement ? L’entame aux claviers électriques pourrait le laisser penser. La basse de Waters reprend le riff de One of These Days et voilà notre mouton courant comme un beau loup dans les bois. Le morceau possède quelque chose d’irrésistible, il veut tout balayer sur son passage mais avec élégance, on est chez Pink Floyd tout de même. Ce sont d’anciens étudiants en architecture ! Visionnaire, le groupe est déjà loin devant les punks, pas très loin du mur, à son pied si l’on peut dire mais ne perd rien de la révolution perpétuelle qu’il relance à chaque disque. À ce propos, on se rend compte sur Animals à quel point Pink Floyd comme un groupe fait pour être écouté en compact-disc.
Alors que le punk agonise, préfigurant un nouveau genre, le post-punk puis la new wave, Pink Floyd va au bout de sa logique conceptuelle avec The Wall et The Final Cut. Il est épaulé par un autre dinosaure, Van der Graaf Generator et son leader, Peter Hammill, qui propose une musique certes plus progressive mais à la dissonance bien dans l’esprit de cette fin de décennie. Les années passent, Pink Floyd voit son étoile briller encore un peu, à l’unisson de l’actualité (la chute du mur de Berlin), sortant des disques jusqu’à la scission et au procès. Waters lui produit encore jusqu’à 2017 où le bassiste atrabilaire sort Is This The Life We Really Want ?, réminiscence des temps anciens. L’astéroïde oubliée, Pink Floyd apparaissait en 77 tel le T. Rex de Spielberg : irréel mais bien vivant.
Pink Floyd, Animals (Harvest-Columbia)
https://www.youtube.com/watch?v=D4KQae9oMWs