L’or du brave

par Adehoum Arbane  le 21.04.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

C’est marrant comme une couleur imprime une sensation. Fixe une impression. Le gris, cet état des lieux transitoire entre le blanc et le noir, cet entre-deux indécis, ce flou artistique. Alors pensez, des briques grises noyées dans un gris total, une silhouette toute aussi grise, voutée et, de surcroît, solarisée, ne parvient pas à se détacher comme pour en accentuer l’effet. Pour tendre vers l’invisible, avancer masqué. Une seconde plus petite dessine les contours d’une vieille dame qu’on oubliera tout aussi vite, l’âge aidant. Seule la typographie avec en plein des motifs d’or certes rouillés semblent ajouter un semblant de vie dans ce morne tableau des jours tristes. 

Nous parlons bien de After the Gold Rush de Neil Young, sorti en septembre 1970. Le troisième album du Loner est coincé entre Everybody Knows This Is Nowhere et HarvestEverybody Knows This Is Nowhere et son décor auroral, sa décontraction naturelle, propre à l’époque, propose des titres emblématiques, des rock énergiques et deux morceaux plus dramatiques. Harvest et son beige et son soleil orange annonce les belles moissons d’été. L’album demeure le plus grand succès de Neil Young, le vinyle que tout le monde a chez soi, un peu comme la bible. Harvest aussi contient son lot de chansons mélancoliques mais la langueur de la slide guitar convient à son tempérament et glisse des flots entiers de lumière dans ses recoins les plus sombres. Mais alors, quel verdict tombe pour l’après ruée vers l’or ? Fortune et gloire ou misère et oubli ? Précisons que l’album passe souvent sous les radars des rétrospectives, la période 72-74 continuant d’occuper une place dominante. Dommage car After the Gold Rush s’avère une merveille un peu sauvage et qu’il convient d’apprivoiser. On y trouve classiquement cet équilibre entre chansons énergiques, pleines de belles envolées, et compositions plus introspectives. Chose assez étonnante, Neil Young retrouve les lueurs de la pop qu’il pratiquait avec tant de grâce lorsqu’il évoluait au sein de Buffalo Springfield. Des chansons courtes, immédiates mais non dénuées d’ornements. Neil Young a juste délaissé les morceaux plus longs qui occupaient une bonne moitié de disque comme Down by the river et Cowgirl in the sand sur le précédent ou The last trip to Tulsa qui terminait son premier essai sur une note faussement épique, le morceau s’avérant essentiellement acoustique. 

Sur After the Gold Rush, Neil Young donne l’impression d’avoir tiré les enseignements de son passage au sein de CS&N. Il délivre une musique plus décontractée, harmonieuse et où le piano vient ouvrir des espaces apaisés, à l’image du morceau titre et seule l’électricité de Southern Man vient se rappeler au bon souvenir de l’artiste. C’est sa chanson la plus engagée – elle évoque de façon à peine voilée le racisme des sudistes – alors que le reste de l’album évolue sur un registre intimiste (Only love can break your heart qui la précède et Till the morning comes qui lui fait suite). Cette incursion politique vaudra à Neil Young une réponse musicale du groupe Lynyrd Skynyrd, Sweet Home AlabamaOh Lonesome Mequi ouvre la face B prolonge cette ambiance intérieure, cette inclination à la contemplation, comme si Neil Young, assis dans son rocking-chair, tirant sur une pipe ancestrale, méditait sur son existence, son passé, son présent, son futur. L’album se poursuit sur cette tonalité douce-amère, les mid-tempo (Don't let it bring you down) succédant aux balades au clair de lune (I believe in you) ; il y a déjà beaucoup de Harvest Moon dans ces morceaux. Sur Birds, Neil Young joue les John Lennon et imagine une émouvante réflexion sur la rupture et l’envol. L’écho dans sa voix, la banale majesté du piano, les chœurs sur le refrain confèrent à Birds une dimension de classique intemporel alors que le morceau semble presque à mille lieues du registre youngien, qui retrouve du panache avec le rock et tendre When you dance, i can really love. Quelques minutes plus tard, il est temps de refermer le livre, Cripple Creek Ferry s’en charge avec une sorte de jovialité bon enfant, sans falbalas qui ne sont pas l’habitude de Neil Young, même s’il ne rechignera pas, deux ans plus tard, à utiliser des orchestrations fastueuses. 

Derrière le gris métallique de la pochette, il y avait donc bien l’or du brave homme, solitaire certes mais moins tourmenté et ombrageux qu’à l’accoutumée. Neil Young n’a pas la tristesse lacrymale, par trop démonstrative. Il a le sens du drame contenu, véhiculé cahin-caha par des arrangements bringuebalants, avec des orages et de gros nuages lourds, transpercés par des lueurs de slide, on pense à Albuquerque sur Tonight’s the Night. Alors qu’en 1970 l’Amérique sombrait, Neil Young sut rester digne. Vouté mais debout. 

Neil Young, After the Gold Rush (Warner)

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https://www.youtube.com/watch?v=feGN3BGD-Xw

 

 

 

 

 


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