Rudes graines de Todd

par Adehoum Arbane  le 31.03.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

On connaît tous cette scène vue dans de nombreux films fantastiques ou d’horreur : un héros qui affronte mille défis se retrouve à un moment précis de l’histoire dans une pièce parfaitement ronde avec, disposées à intervalles réguliers, des portes en tout point identiques. Il sait d’instinct qu’il doit en ouvrir une, la bonne. Les autres mènent toutes à des tourments sans nom que le héros ignore même s’il en subodore l’extrême cruauté. Laquelle emprunter ? Tout est question d’intuition, de choix pesé, réfléchi, d’observation aussi. Une porte diffère-t-elle par un infime détail, une poignée semble-t-elle émoussée, marquée par une imperceptible usure, celle provoquée par le passage d’un précédent candidat ? 

Cette impression, on la ressent de façon indiscutable à la découverte de A Wizard, a True Star de Todd Rundgren. Il faut dire que la réputation de l’album l’a précédé. Classé tour à tour dans les meilleurs classements psyché ou plus largement pop, ce quatrième album du maître s’avère une inaltérable source d’épuisement pour l’auditeur hardi ou inconscient – l’un n’interdisant pas l’autre – qui aurait décidé de s’y aventurer. Tout est trompeur dans cet opus, comme une farce permanente, une chambre pleine de miroirs dans laquelle il faut accepter de se perdre ou, pour reprendre la métaphore inaugurale, une maison aux multiples portes qui ne mènent mène nulle part mais dont chacune vous conduit à l’essentiel, le cœur du disque. Car là où Todd Rundgren brille c’est dans sa capacité à transformer chaque porte d’entrée en carte de visite mélodique comme avec International FeelJust Another Onionhead-Da da Dali ou When The Shit Hits The Fan-Sunset BLVD. Pour le meilleur, cet impossible défi de la bonne porte qui fait qu’on abandonne vite sa raison pour avancer se cantonne à la première face dont les douze mini-chansons constituent la trame d’une suite. La seconde face appelée « A true Star » renvoie à ce que Rundgren sait faire de mieux, du moins à ce Philly Sound qu’il maîtrise sur le bout des doigts et qui trouve ses moments de grâce dans la fuite en avant de Sometimes I Don't Know What To Feel, le meddley fou mais grandiose de I'm So Proud, Ooh Baby Baby, La La Means I Love You, Cool Jerk qui a dû en inspirer plus d’un à l’époque, de Prince au Jackson Five. 

Si l’on considère sa discographie zappaienne dans le sens où elle s’étire, s’enrichit d’année en année, se nourrissant des périodes, des nouveaux sons qui ne semblent pas effrayer l’insatiable musicien, on mesure non pas l’importance mais le caractère quasi anecdotique de A Wizard, a True Star. Pour le dire autrement, ce n’est pas un acte de création isolé. Rundgren s’est toujours amusé à écrire, enregistrer, faire et défaire et refaire ses chansons en magicien maniaque. Il s’est toujours laissé aller aux longs formats, de ceux qui offrent un immense terrain de jeu (je ?), lui permettant ainsi de donner la pleine mesure de son étourdissant talent. Someting/Anytghing ?, le second et le troisième Nazz qui préfigurent ce qu’il produira en solo, les albums au sein d’Utopia, ses productions des 80s comme Healing et on en oublie tant d’autres, cette œuvre pas toujours évidente mais constamment passionnante fait de Rundgren l’un des grands génies pop de l’Amérique. Et il n’est pas surprenant qu’il ait trouvé en les Lemon Twigs des héritiers dans un format plus court mais tout aussi foisonnant. Marrant aussi de constater qu’avec la disparition des Beatles et malgré l’avènement des Wings, en tous points comparables à Todd dans l’art de la démesure, l’Amérique a accompli une destinée pop en même temps qu’elle y rêvait. Débarrassée du complexe d’infériorité du copiste par trop scolaire, elle a réalisé qu’elle possédait tous les atouts pour son intronisation, qu’avec la soul des mid-sixties le terreau était là et déjà fécond. Todd Rundgren a su en tirer avantage, avec folie, avec magie, en allant parfois trop loin. Mais y a-t-il une limitation de vitesse sur la gigantesque autoroute à X voies de la pop music ? Vous avez quatre heures… 

Todd Rundgren, A Wizard, a True Star (Bearsville)

wizard-star.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=txQLgQ5M4ZI

 

 

 

 

 

 


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