Reprenons à bon compte la célèbre chanson épique de Iron Butterfly et disons-le : Los Angeles fut entre 1966 et 1967 un jardin d’Eden. La pomme et le serpent étaient à San Francisco. Habituellement, les projecteurs de la mémoire se croisent sur l’année de l’été de l’amour. Une année durant, la Californie vibre au son du psychédélisme et l’idéal hippie n’apparait pas, du moins dans sa représentation, comme perverti par les drogues et la violence. Mais avant, en 66 donc. Quelle est cette autoroute calendaire, ces douze mois magiques que l’on emprunte moins souvent alors que tout le suc de la candeur pop y était concentré ? 1966, c’est un son pas encore tout à fait distordu même si la folie débridée de Tomorrow Never Knows des Beatles fait déjà l’effet d’un raz-de-marée esthétique.
Cependant, l’album fondateur des Beatles renfermait encore son lot de rêveries délicates et acidulées (I'm Only Sleeping) et qui collait merveilleusement au décor de l’époque, entre les couleurs criardes et flashy qui s’étaleraient sur les posters des concerts et le sépia automnal de Rubber Soul ; oui, restons encore un peu avec John, Paul, George et Ringo. Pour en revenir à la Cité des Anges qui n’a jamais aussi bien porté son nom, la parenthèse qui nous intéresse ici semble marquée provisoirement du sceau de l’insouciance même si le tube Kicks de Paul Revere & The Raiders annonce les sortilèges soniques à venir (la chanson aborde le sujet de l’addiction). De l’insouciance mais aussi de la fierté. La rivalité qui oppose tous les groupes émergeants avec les Beatles les oblige à écrire des chansons bombant le torse comme Tim Buckley dont le premier essai, telle une ébauche, envoie dans le ciel californien quelques mélodies joliment fuselées comme I Can’t See You, Strange Street Affair Under Blue ou encore Aren't You That Girl. Mais chez Buckley une certaine mélancolie romantique vient assombrir cette météo radieuse. Chez lui, on observe la liberté de l’artiste solitaire alors que la logique d’un groupe permet toujours de tempérer les humeurs. À l’époque, les deux groupes à dominer cette scène naissante à la musique évanescente, sont les Byrds et les Mamas & Papas. Les premiers ont transformé Dylan en chantre d’un folk rock aérien. Les seconds imposent deux hymnes générationnels portés une symétrie vocale admirable. Puis vient le Buffalo Springfield qui grave son premier album entre juillet et septembre 66.
Les Byrds incarnent le versant américain des Beatles et leurs plus solides concurrents. Un an avant, ils se sont largement imposés avec Mr. Tambourine Man. L’original dylanien sort en mars 65, la relecture scintillante des Oyseaux est publié en avril, soit un mois après. La proximité calendaire laisse le public juger autant que le fera la postérité car ces deux interprétations brillent de beauté tantôt mélancolique, tantôt angélique. Fifth Dimension dont la pochette les montre en train de flotter sur tapis volant illustre bien le statut que les jeunes musiciens ont conquis à L.A., l’album est quant à lui servi par des classiques instantanés dont la splendeur explose comme un bouquet final. Wild Mountain Thyme, Mr. Spaceman, I See You et bien sûr le conquérant Eight Miles High. Dans un registre plus sage quoiqu’ineffable par ses charmes, le son des Mamas & Papas ne dépare point. If You Can Believe Your Eyes And Ears donne peu à voir en matière de merveille, avec la pochette où l’on découvre le groupe dans une baignoire, la version originale du disque, rapidement censurée, montrant des toilettes ouvertes et passablement souillées. Comme si nous nous trouvions dans le squat d’une communauté hippie d’Haight-Ashbury. Monday, Monday, qui ouvre l’album, ose tout : les chœurs en entame, le clavecin caracolant et la merveilleuse voix de l’outsider Denny Doherty. Écrite en à peine vingt minutes par John Phillips, ce classique immédiat a traversé les âges. On le retrouve des décennies après avec la même vigueur. La suite est à l’avenant, merveilleux diapason de pop luminescente dont les accents rock ne manquent pas. Là réside bien souvent l’odieux a priori autour des Mamas & Papas, l’accusation fallacieuse de mièvrerie que Straight Shooter vient habilement pulvériser. Got A Feelin’, Do You Wanna Dance, Go Where You Wanna Go, Spanish Harlem représentent le plus beau témoignage enregistré de la candeur citadine qui règne alors à Los Angeles et jusqu’à ses recoins de verdure de Laurel Canyon. N’oublions pas California Dreamin’ qui contrairement à son titre, fut écrite par Phillips dans l’hiver frissonnant de New York. Dans cette parenthèse de pauvreté évoquée, il le tenait, son rêve américain ! L’album est publié en février, le suivant déjà en route arrive au mois d’août. Il contient moins de classiques, à l’exception de la reprise groovy de Dancing In The Street transcendée par Mama Cass et le radieux I Saw Her Again. Deliver retrouvera les chemins de l’extrême popularité par son alignement d’étoiles et de tubes, preuve que le groupe portait des valises de compositions toutes plus mémorables les unes que les autres.
Finissons – l’histoire est-elle finie ? – avec Buffalo Springfield. Son premier album aurait pu s’achever (décidément) sur cette première chanson d’ouverture, ce si rabâché For What It's Worth dû à la plume de Stephen Stills, étalon que l’on retrouve au générique des meilleurs succès cinématographiques hollywoodiens des décennies à venir. On pourrait se dire que la guerre du Vietnam a été déclenchée uniquement pour mettre cet hymne à son propre générique, tant il documente les sixties par son tempo nonchalant et ses paroles prophétiques. Tout y est admirable, la guitare, la rythmique, les claquements de mains opportuns. Et encore une fois l’écriture. L’enchaînement de chansons qui lui emboite le pas offre déjà les talents des deux frères compositeurs, Stills donc et Neil Young évidemment. Go and Say Goodbye, Sit Down, I Think I Love You et Everybody's Wrong, signés Stills, brillent de mille feux. De son côté, Neil Young nous gratifie du formidable Nowadays Clancy Can't Even Sing, du doucereux Flying on the Ground Is Wrong et de l’hypnotique Out of My Mind. Étrangement, c’est Burned qui incarne mieux le son de cette époque condensée en douze précieux mois.
Voilà, cette chronique se termine. En guise de post-scriptum et bien qu’il nous vienne de San Francisco, il serait injuste de ne pas citer la première mouture du Jefferson Airplane dont le premier essai, Takes Off, aurait pu largement avoir été gravé dans la tiédeur sublime de la cité des anges. Les courtes chansons carillonnent toutes superbement, mais c’est sans doute Come Up The Years qui résume le mieux cet esprit de légèreté enfantine, cette belle indolence d’une jeunesse éprise de liberté et d’idéal. Une jeunesse debout, pas encore avachie par les mirages des drogues les plus dures. En 1966, le romantisme rimbaldien dominait. Pour combien de temps ? Demandez donc à Timothy Leary et à Charles Manson.