Homme libre, tu chériras la Mère

par Adehoum Arbane  le 17.02.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

On a souvent reproché à Zappa, comme à tous les musiciens et groupes de la vague progressive, d’avoir proposé une musique boursouflée, emphatique, prétentieuse, par trop technique, délaissant l’émotion des chansons pop des mid-sixties. C’est un mauvais procès fait à cette scène mais surtout à ce musicien inclassable dont les origines lui ont dicté un vocabulaire musical à la fois multiple et singulier. Ce que Zappa a réussi à faire, à produire, c’est avant tout une musique qui a su constamment se réinventer. Mais est-ce tout s’agissant du plus célèbre des moustachus du rock (qui en a compté pas mal) ?

De cette moustache en U inversé, facétieuse par essence, on déduira une volonté de pimenter un rock à la lisière du jazz d’une bonne dose d’humour. Zappa a su faire sien ce dadaïsme – que l’on retrouve aussi chez les Anglais – et ce, dès le début de sa carrière accompagné de ses fidèles Mothers of Invention. Mais ce serait rester en surface que de considérer cet esprit potache comme seule boussole créative. Zappa c’est aussi la générosité comme ferment d’une œuvre qu’on ne se lasse pas de redécouvrir. Et la générosité à la sauce Zappa s’exprime partout. Dans sa discographie pléthorique : l’homme possède à son actif soixante-deux albums en son nom propre ou avec son groupe. Généreux aussi par la variété des genres abordés, du nouveau rock au jazz, en passant par le doo-wop, la soul, la musique orchestrale et/ou contemporaine. Et encore, cette simple liste paraît bien réductrice au regard de la musique zappaïenne. Généreuse encore par la joie libératrice qui s’infiltre partout, s’exprime sans filtre même si dans la plupart de ses albums, la musique écrite s’avère parfaitement maîtrisée. Il suffit d’écouter The Grand Wazoo pour s’en convaincre. Les instruments y tintinnabulent à chaque seconde, ébullition de l’âme traduite en notes. La virtuosité dont l’origine latine peut aussi se traduire par « énergie » dit tout de la musique du compositeur. Une musique habile, légère parce que virevoltante, qui ne retombe pas, ne s’appesantit jamais. Et qui n'ennuie pas davantage, d’autant plus que l’album, tout comme son successeur, ne s’étale pas dans la durée. Trente-six minutes, pas une de plus ! 

Générosité enfin du collectif, cette belle idée dont l’origine prend sa source dans les orchestres de bals populaires et les big bands. Zappa y croit en son for et génère alors une vaste constellation de musiciens de tous horizons. Que serait la musique de Zappa sans Don Preston, Roy Estrada, Jimmy Carl Black, Ian Underwood, George Duke, Sal Marquez, Flo & Eddie, la liste est interminable. Pas celle que l’on connaît, bien sûr. Mais ce réseau d’amitiés ne se résume pas à la seule notion de groupe. Ne jamais oublier que Frank Zappa habita, comme beaucoup de groupes de l’époque, dans ce trou de verdure qui mousse de rayons, pour paraphraser Rimbaud, appelé Laurel Canyon. Zappa y vécut à deux reprises, de mai à septembre 1968 dans une maison appelée The Log Cabin où séjourna John Mayall. Il eut pour voisin Harry Houdini. Morrison habitait un peu plus bas, à Rothdell Trail. Dans la foulée, le moustachu déménage avec sa famille pour s’installer plus à l’est, au 7885 Woodrow Wilson Drive. La Zappa Estate sera sa demeure jusqu’à sa mort. Il y fait installer un studio d’enregistrement privé surnommé par les habitués Utility Muffin Research Kitchen. Ces deux maisons et leur prestigieux habitant furent l’épicentre d’un quartier à l’esprit bohème où se côtoyaient Joni Mitchell, Crosby, Stills, Nash et Young, Buffalo Springfield, les Mamas & Papas, les Byrds, les Monkees, Love et tant d’autres légendes pop. Écosystème créatif qui réunissait en un collectif hautement communautaire une somme d’individualités aux talents divers. Car quel lien esthétique peut unir les Mothers et les Mamas, Zappa et les Monkees ? L’amitié, le respect, une forme de fraternité qui paraîtrait quelque peu naïve aux contemporains que nous sommes, trop habitués à vivoter derrière nos écrans, éloignés les uns des autres. Zappa qui s’était gentiment moqué des hippies dans son célèbre LP We're Only In It For The Money, s’accommodait finalement assez bien de ce mode de vie, plus calme au fond que les turpitudes psychédéliques qu’expérimentaient quotidiennement les groupes de Haight-Ashbury. Pépère, Zappa pouvait développer au cœur de son havre laurelien ses fantasmes musicaux tout en étant connecté avec sa communauté. Manière pour lui de déjouer tous les pronostics, de tuer dans l’œuf les pires idées reçues. Sans jamais céder aux sirènes de la facilité, porté par un doux vent de créativité, Zappa demeure l’incarnation définitive de la liberté. 

 

 

 

 

 


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