On s’en souviendra longtemps de ce tube interplanétaire, éternel et qui fit danser la jeunesse occidentale : Whiter Shade Of Pale de l’inimitable et classieux Procol Harum. Comment expliquer ce succès, au-delà des qualités propres de la chanson, de sa mélodie évidente ? L’orgue Hammond peut-être ? L’orgue Hammond sûrement. Cet instrument roi des grands classiques du rhythm’n’blues se verra pourtant relégué loin derrière par les Farfisa, Wurlitzer, Vox Continental et autres Fender Rhodes dégainés alors par la jeune garde pop. Trop lourd et difficile à transporter lors des tournées, il est de surcroît et selon Irmin Schmidt, claviériste de Can, trop associé au blues américain, influence dont beaucoup de ces groupes souhaitent s’affranchir. Ringard, ce clavier mythique allait-il tomber dans les poubelles de l’Histoire instrumentale ?
Non, bien sûr. Un groupe allait le remettre sur le devant de la scène, et dans tous les sens du terme, nous le verrons plus bas. À cheval sur deux décennies, ballotés par les changements de line-up, Deep Purple doit son succès, certes, à la voix braillarde de Ian Gillian, à la guitare véloce de Ritchie Blackmore mais aussi et SURTOUT à l’orgue Hammond possédé de Jon Lord. Le patronyme du musicien annonçait déjà la couleur, riche de tant de nuances qui dépasseraient le blanc et le noir des touches. Passons rapidement la première partie de carrière du groupe qui brilla cependant, porté par quelques reprises éclair comme Hush ou Kentucky Woman, audacieusement réhabilité par Quentin Tarantino dans Once Upon A Time In Hollywood. Déjà le jeu de Lord détonnait parmi ses concurrents claviéristes, à l’exception peut-être de Keith Emerson qui, il est vrai, s’amusait à planter des couteaux dans son instrument. Le son Purple trouvera son apogée au sein de la formation Mark II – Lord, Blackmore, Gillian, Glover, Paice – qui signa les plus remarquables disques du groupe : In Rock, Fireball, Machine Head et le live officiel Made in Japan.
Si la formation s’exprime au mieux en studio, produisant pour l’époque un son énorme, elle ne démérite pas à l’occasion de ses concerts qui drainent alors une masse grossissante de fans à travers le monde. Il est amusant de constater à quel point Deep Purple fut un groupe mineur de 1968 à 1969 et que l’année d’In Rock l’intronisa comme groupe de premier plan. Comme beaucoup d’autres formations de l’époque, la position du soliste est cruciale, elle est préemptée de façon indiscutable par le guitariste lead. Au sein de Deep Purple, un partage à parts égales s’opère entre Blackmore et Lord, avec des rôles bien distincts. Paradoxalement, Blackmore avec ses chapeaux de pèlerin incarne la face sombre, patibulaire du groupe. Jon Lord vissé à ses claviers représente la face la plus exubérante, et son jeu volubile, rapide comme l’éclair, y est pour beaucoup. C’est lui qui redéfinit les bases de l’orgue Hammond, qui le modernise, le triture pour en extraire des sonorités nouvelles, tout en conservant son pouvoir spirituel. Loin de faire cavalier seul, Lord forme un contrepoint idéal à la voix de Gillian, surtout quand elle part dans les aigus, au jeu distordu de Blackmore, le tout servi par une section rythmique efficace qui n’apparaît jamais à la traîne. Mark II est alors une machine de guerre.
Made in Japan en fait l’admirable démonstration, qui a retenu pour sa tracklist les morceaux les plus emblématiques de Deep Purple : Highway Star, Child In Time, Smoke On The Water ou Space Truckin’ sont les véhicules parfaits permettant à Lord de s’exprimer au mieux, d’aller au-delà des possibilités offertes par son orgue, générant ainsi des nappes, parfois fouettées, comme on avait pu les découvrir sur l’éblouissant Flight Of The Rat qui ouvre la seconde face de Deep Purple In Rock. Autre aspect de son jeu, cette façon de recycler des plans orientalistes que l’on retrouvait habituellement au sein de combos garage psyché américains. Lord les reprend sans les copier, les adaptant au style Hammond avec ce qu’il faut de grain et de volume sonore pour les transfigurer. L’orgue d’église, rappelez-vous. Sauf que là, l’église est transposée au cœur d’un temple égyptien ! La puissance qui s’en dégage fait parfois songer au travail de Mike Ratledge, membre de de Soft Machine et autre organiste de génie du moment. Sous sa chevelure épaisse, derrière sa moustache docile, Lord n’est pas le gentil accompagnateur de la messe du dimanche mais un beau diable projetant des braises en même que temps que les notes. Le fait qu’il joue debout lui permet de faire corps avec son instrument, préférant ainsi l’organique au statique. À la fois technique, inventif et généreux, Jon Lord au sein du Pourpre Profond fut plus qu’un simple musicien, copropriétaire d’un style. Il fut son sang bouillonnant et son âme damnée.
Deep Purple, Made in Japan (Purple Records)
https://www.youtube.com/watch?v=t59VXXl7Sko