Chat à 3 vies

par Adehoum Arbane  le 09.02.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

Il aura fallu l'irruption de Nick Drake dans le paysage médiatique des années 90 pour détrôner Cat Stevens de son piédestal de Folk Singer et Songwriter, avec ce qu'il faut de majuscules pour imposer une stature. Il faut dire que Nick Drake cumulait pas mal de bons points, à savoir une production resserrée, sans fausse note, le bon narratif biographique passant de la reconnaissance de son immense talent par Joe Boyd à la dépression qui devait précéder sa tragique disparition, l’oubli puis la résurrection (au début, relativement confidentielle, puis éclatante par la suite, comme chacun sait). Derrière sa carrière impeccable, Cat Stevens, lui, n’en demeure pas moins un artiste dont les quelques mutations stylistiques méritent qu’on s’y attarde. 

Pourquoi trois vies ? On pourrait sans doute en dénombrer d’autres ou déplacer le curseur de chacune selon sa propre analyse ou son intérêt pour l’une ou l’autre partie de sa carrière musicale. Disons que la première vie commence en 1967 avec les deux premiers albums de Cat, encore imprégnés de l’esprit pop et rock de ce moment incontournable et quintessentiel de la fin des sixties. À l’époque, Cat Stevens portait le costume studieux, cheveux courts, jabot nobiliaire. Le jeune homme est signé chez Deram, ce qui en dit long sur l’ambition de sa musique. Malgré les qualités certaines de ses premières chansons, elles ne sont pas suffisantes pour le faire émerger de la masse des groupes, des disques, déconvenue commerciale qui sera entérinée avec le second disque pour la même firme, New masters, malgré les bons classements des singles de son LP inaugural. C’est ici que Stevens Demetre Georgiou démarre sa seconde et courte vie… par une première mort, en fait une tuberculose qui l’oblige à être hospitalisé. La guérison sera totale puisque le jeune poppeux revient alors à la création dans les habits du jeune hippie cool, musicien de folk introspectif. Nous sommes en 1969. Il entame cette troisième existence avec la matière de trois albums dont nous vous laissons deviner ce qu’ils deviendront : Mona Bone JakonTea for the Tillerman et Teaser and Firecat. Le sommet de cette trilogie qui aurait pu être trois vies à part entière, demeure à n’en pas douter Tea for the Tillerman qui accumule un nombre de classiques assez conséquent. 

Si à l’instar de Nick Drake, Cat Stevens rejoint l’écurie du pink label, Island Records, il lui assurera dès Mona Bone Jakon un succès durable. Et d’autant plus avec Tea for the Tillerman dont les qualités propulsent le barde-chat au rang tant convoité de rock star. Il faut dire que l’entame du disque frise la perfection. Where Do The Children Play?Hard Headed WomanWild World et Sad Lisa sont des chansons mémorables parce que mémorisables, de ces compositions qui cumulent dimension personnelle et force universelle. Parfaitement produites, elles emportent l’adhésion immédiate du public et par public, l’on entend celui d’hier et d’aujourd’hui. C’est peu dire que ces chansons n’ont absolument pas vieilli, aucune ride ne venant troubler l’onde mélodique qui les traverse sans jamais faiblir. Elles créent ce tour de force d’apparaître dans leur plus pure délicatesse tout en assumant une certaine puissance, la batterie très « rock » sur les deux premiers titres. Miles From Nowhere qui finit cette éblouissante première face se payant le luxe d’inventer le Murray Head de l’année 1975. 

La face B reprend tout doucement après le court interlude de Miles From Nowhere pour continuer avec cette chanson folk presque gospel dans l’esprit qu’est Longer Boats. La voix granuleuse de Cat y contribue, qui constitue la colonne vertébrale des chansons et l’on devine que le créateur maniaque a voulu assurer lui-même les chœurs en re-re. Into Whites’impose comme un admirable miroir du précédent album. On The Road To Find Out porte bien son nom, qui profite d’une longueur inhabituelle pour s’ébrouer dans le son discret de l’orgue, la caresse des percussions et les chœurs presque world. Father and Son fait-il écho au titre du premier album ? Possible, ce qui n'empêche nullement ce chant d’un père à son fils de nous toucher par sa bouleversante simplicité – ici, encore et toujours, l’évidence de la ligne mélodique. Le morceau-titre vient refermer l’album sur une courte parenthèse gospel, prouvant à quel point le musicien pouvait être à l’aise dans tous les registres. 

À côté, Teaser and Firecat paraît plus frêle, moins fier, comme le prouve l’entame The Wind et Moonshadow, chansons que l’on retrouve dans la tracklist de nombreux films indépendants, comme si le succès planétaire de Cat Stevens ne lui interdisait jamais la tendre reconnaissance et l’amitié musicale. Cat Stevens mérite son statut dans les cœurs des fans du monde entier pour ces trois albums d’une rare sensibilité. Il a su parler, à travers ses mélodies pures, à chacun de nous, sans peur, sans le maniérisme ampoulé de certains de ses concurrents. À ce titre, il ne fit pas honte à son camarade de label, le précieux et romantique Nick Drake. Au contraire. 

Cat Stevens, Tea for the Tillerman (Island Records)

tea-for-the-tillerman.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=BsDEl82pqao

 

 

 

 

 


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