Arthur Brown, light my fire

par Adehoum Arbane  le 02.02.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

En 1968, malgré le vent de modernité qui souffle sur le monde occidental et qui s’appelle pop culture – mode, cinéma, musique –, la publicité n’existe pas encore, du moins dans la forme aboutie que l’on connaît aujourd’hui. Certes, les artistes et les labels disposent d’espaces dans la presse, ils ont aussi la possibilité de communiquer sur les tickets de concerts, surface d’expression qui fut admirablement bien exploitée, sans parler des pochettes de disques, moyen idéal de se démarquer. Mais pas encore de page Facebook officielle ou de compte Instagram avec leurs déclinaisons. De la même manière, nous ne sommes pas encore dans les années 80, où les vidéoclips diffusés sur MTV offraient aux esprits créatifs les moyens de se démarquer. Et pourtant…

Un artiste utilisa la vidéo pour créer la sidération, le blast ! Il s’agit d’Arthur Brown, dont le tube Fire fut mis en image à l’occasion du Top of the Pops du 18 juillet 1968. On y voit le chanteur habillé d’une toge blanche et coiffé d’un casque en feu hurler « I’m the God of Hell Fire ». Effet garanti ! Il fut tel qu’on en oublia presque les qualités du titre Fire et de l’ensemble de l’album dont il était extrait, The Crazy World of Arthur Brown. Précisons d’abord que l’incendiaire single fut co-écrit par Arthur Brown et l’organiste Vincent Crane, qu’il eut l’honneur d’être produit par Kit Lambert et Pete Townshend. La chanson en elle-même incarne à la perfection un concentré de tous les ingrédients de l’époque, mélodie simple et efficace, riff d’orgue imparable, incursion modérée mais démoniaque des cuivres, le tout enveloppé dans un suaire psychédélique et proto-hard qui contribua à faire de Fire plus qu’un tube, une chanson iconique. Arthur Brown, qui s’avère excellent chanteur, n’invente rien moins que le hard rock à la Deep Purple, version Ian Gillian (Deep Purple in Rock), à l’esthétique saturée d’aigus. Comment le groupe aurait-il pu se relever après une telle performance, la potion magique faisant plutôt office de remède de cheval ? C’est l’enseignement que l’on tire de l’écoute de leur premier album dont l’ouverture place haut l’ambition de ses musiciens. Prelude – Nightmare, Fanfare – Fire Poem et Fire démarrent et propulsent cette première face A dans les spirales d’un cerveau dérangé : la musique créée, malgré la présence assez classique d’un orgue Hammond, tranche avec la concurrence. On peut l’écrire sans trembler de la plume : on n’avait jamais rien entendu de tel. 

Plongé dans un état proche de la catatonie, glacé par les hurlements de Brown et une musique ne laissant que peu de place à l’espoir d’une pop enjouée, Come and Buy prolonge cette impression étrange d’errer dans une sorte de purgatoire musical, entre tentation de l’enfer et volonté de paradis. Arthur Brown se transforme alors en guide, passeur entre ces deux mondes, Charon à Londres qui aurait fait de la Tamise un Styx insondable. Le groupe connaît son affaire, qui se joue du temps pour installer les climats infernaux qu’il a à l’esprit et Time/Confusion en fait une fois de plus la démonstration, aucun de ces deux longs morceaux ne venant annihiler l’autre. Les orchestrations sont rares et utilisées à bon escient, le groupe ne se disperse jamais, restant sur le chemin pavé dès les premières secondes. I put a spell on you, qui ouvre la face B, gâche un peu l’effet tant la reprise s’avère prévisible alors que le groupe avait été capable du meilleur. Spontaneous Apple Creation, à la créativité inouïe, vient vite dissiper le malentendu. La force tient à cet équilibre entre un thème qui se décline tout en ménageant des effets de surprise, aptes à vous tenir en haleine. Rest Cure sonne comme une étape reposante dans ce voyage au plus profond de la psyché et le groupe a l’intelligence de comprendre qu’il ne faut jamais trahir leur credo pour maintenir l’intérêt de l’auditeur. Et si I’ve got money sonne très rhythm’n’blues, il conserve de cette folie des débuts qui lance un pont vers le grand final de Child of my kingdom. Sept minutes mêlant habilement jazz planant et rock déviant, s’exprimant au mieux lorsque Vincent Crane entame les traditionnels solos en milieu et en fin de morceau. 

Ce dernier titre a sans doute inspiré le patronyme de la seconde formation du leader, Arthur Brown’s Kingdom Come, qui produira trois albums dans une veine similaire, cependant plus progressive, bien dans l’air du temps, avec parfois des incursions dans la musique expérimentale. Arthur Brown collabore avec Robert Calvert, Alan Parson et Klaus Schulze, preuve qu’il n’était pas un simple avatar du Carnaby Street des brillantes années 67-68. 

The Crazy World of Arthur Brown, The Crazy World Of Arthur Brown (Track Record)

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https://www.youtube.com/watch?v=j9aGVh9di6M

 

 

 

 

 


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