Weird Herald, tribune

par Adehoum Arbane  le 13.01.2026  dans la catégorie C'était mieux avant

Nous nous sommes tous, entre fanatiques de musique pop, dit ceci : un groupe qui ne produit pas de hit reste en marge. Un groupe dont les labels ne veulent pas, donc qui n’obtiendrait pas le précieux sésame de la signature de contrat, n’en vaut certainement pas la peine. Le marché de la réédition est venu bousculer cet axiome, rendant le travail d’écoute et d’appréciation objective quelque peu difficile. Maintenant que tout est là, publié, disponible chez notre disquaire de quartier, comment faire la différence, comment préserver la hiérarchie qui avait cours il y a encore vingt ans ? Certes, les rééditions ont toujours existé mais du moins restaient-elles relativement confidentielles. 

Just Yesterday est un titre trompeur. Donc séducteur. Cet album enfin édité (il était resté dans les tiroirs de l’histoire) laisse entendre que le chef-d’œuvre était tout près de nous, à portée de main, il fallait juste fournir un petit effort pour s’en saisir, le sortir puis le découvrir, enfin. Mais l’unique album de Weird Herald n’est pas le Graal qu’on attendait, il est plutôt la minuscule pièce du grand puzzle des sixties qu’on se fera le devoir d’aller chercher, pièce sans laquelle le puzzle reste cependant lisible, compréhensible. C’est un infime maillon, une toute petite touche de peinture, un éclat qui manquait et qui nous met en joie. Et puis, il y a l’histoire derrière l’enregistrement, forcément mélodramatique. Un groupe qui se forme dans l’effervescence d’un moment, le Summer of Love san-franciscain. Un guitariste et principal singer-songwriter, Billy Dean Andrus, ami de Skip Pence (batteur du Jefferson Airplane) et qui meurt d’une overdose en 1970, soit un an après la séparation du groupe qui n’aura vécu que deux petites années. Il n’en fallait pas plus pour nous donner l’impression de la légende. Née, oubliée puis exhumée. 

Et l’enregistrement, lui, peut-il prétendre au titre en dehors des jalons biographiques précités ? Les onze chansons de Just Yesterday, gravées dans des conditions parfois spartiates (la prise de son n’est pas à l’acmé de ce que le fan serait en droit d’attendre), possèdent un charme certain, du moins racontent-elles quelque chose de l’époque qui les a vues surgir. Un titre comme Saratoga James se détache de l’ensemble. La chanson mise en avant cheminant avec immédiateté dans nos esprits s’accroche ainsi à la mémoire avec sa mélodie folk à la Simon & Garfunkel. Chaque chanson semble se refléter dans le miroir référentiel des groupes les plus connus. Ainsi, Reapin’ Season renverrait au Grateful Dead de la fin des sixties, Canyon Women à Moby Grape, In The Country fait songer un moment à la Super Session de Bloomfield, Kooper et Stills pour revenir illico vers un rock typiquement californien dans sa tonalité. Burgundy And Yellow qui clôt la face est de loin le titre le plus captivant, entre Jefferson Airplane, Country Joe & The Fish et Serpent Power. Son extrême dénuement aurait pu lui nuire mais il n’en est rien, la mélopée tranquille, en apesanteur, se fait plus cérémonieuse encore quand vient le temps éclatant du refrain. 

La face B reprend sur le morceau titre, folk song plus enlevée, sautillante comme une matinée californienne, les voix byrdsiennes ajoutant à la dimension céleste de la mélodie. L’impression du départ se confirme au fil des morceaux, l’album de Weird Herald, sans apparaître comme la perle des perles, parvient malgré tout à formidablement documenter cette poignée d’années 67-68-69, comme si le disque avait été conçu pour illustrer un imaginaire film en super 8, la bande son d’une génération aux vingt ans perdus à jamais, les fameux enfants fleurs ; Dieu sait que l’expression possède un caractère agaçant, naïf, pour ne pas dire béat. Mais l’on arrive sans trop de difficulté à se figurer ce que devait être l’Amérique insouciante de ces années magiques et Untitled jusque dans son absence de titre le démontre à merveille, le choix de ne pas nommer les choses, pour contredire Camus, permettant dès lors d’atteindre l’universel. Help Me Find My Way est le judicieux trait d’union entre Untitled et le pastoral David Of Bijou, presque figé, à l’image des particules de poussière dansant dans un rayon de lumière. Le disque s’achève sur le morceau qui l’avait ouvert, Where I'm Bound, mais dans une version étrangement remixée, effet idéal pour rompre l’expérience en douceur. 

D’ailleurs la version longue de la réédition en propose une version avec intro et outro rassemblées. On est alors saisi par un étrange sentiment de nostalgie, non de la tristesse à l’idée que ce disque ait été mis sous le boisseau de l’anonymat. On l’écoute alors sans crainte ni attente, on embrasse ces chansons dans leur pureté virginale, leur parfaite imperfection et on se sent touché par cette grâce maladroite, celle des perdants magnifiques, des héros kerouaciens et de citer Pompidou citant Éluard : « Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdue. ». Weird Herald, victime raisonnable au regard d’enfant perdue.  

Weird Herald, Just Yesterday (Guerssen)

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https://weirdherald.bandcamp.com/album/just-yesterday

 

 

 

 

 


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