Le terme doobie qui constitue le patronyme Doobie Brothers signifie, dans l’argot hippie, joint de marijuana. Comment se fait-il qu’un nom aussi idiot, choisi de manière provisoire par les membres du groupe, ait pu rester comme leur éternelle marque ? D’autant que la musique du groupe, au gré des albums, n’a jamais relevé de la pochade ou de la lente et ennuyeuse digression musicale comme seuls les hippies étaient capables d’en imaginer dans leurs pires moments. La musique des Doobie Brothers s’est toujours évertuée à sinuer habilement sur la crète d’un country-rock délicieusement californien, plongé comme Saint Jean-Baptiste dans le bain des harmonies. Le fait que Ted Templeman les ait épaulés à la production ne doit rien au hasard. Ce fut d’ailleurs l’un des "ingrédients" de leur succès.
L’arrivée de Michael McDonald et sa prise de pouvoir légitime face aux problèmes de santé de leur leader Tom Johnston va changer le visage des Doobie Brothers, contribuant à faire oublier le sens de leur malheureux sobriquet. De 1975 à 1978, c’est-à-dire jusqu’à Minute By Minute, considéré comme leur classique absolu, le groupe va révéler le velours sous le chanvre, le lustre derrière le rustique. Sans perdre de leur énergie et de leur efficacité. La musique des Doobie Brothers possède ce je ne sais quoi de publicitaire, comprendre une musique qui se diffuse aisément par son caractère enjôleur, son sens de la mélodie évidente, ses rythmes toujours entraînants. On y entend de beaux claviers électriques, d’habiles percussions ne prenant jamais le dessus, des guitares jamais démonstratives. Ces choix savamment équilibrés et ajoutés à un réel talent d’écriture, celui de MacDonald et de Simmons pour la plupart, rend ces chansons infiniment touchantes pour ce qu’elles activent au fond de nous. Là où Minute by Minute se voulait certainement à l’époque un album moderne, de son temps, pas plus, il sonne aujourd’hui comme disque d’accompagnement, celui du passage entre deux âges, l’adolescence fougueuse avide d’aventures musicales et l’âge mûr où l’on se rassure à grand renfort de mélodies limpides et cotonneuses, renfort rimant aussi avec confort. Le confort du mainstream là où nous nous dirigions systématiquement, dans nos vertes années, vers les genres moins conventionnels, pour ne pas dire bizarres. Minute by Minute serait donc une œuvre des vieux jours, de celles que l’on accepte d’autant mieux que nous avons gagné en sagesse avec les années, une bonne vieille couverture que l’on tire à soi quand les premiers frimas apparaissent.
Cela commence efficacement, sur un tempo enlevé, avec Here to love you, dont le titre à lui seul tient de la promesse du manifeste sentimental. What a fool believes retient l’attention pour deux raisons : elle eut les honneurs des charts, mieux, Brian Wilson en fit sa chanson préférée de l’année 78. On le comprend, couplet et refrain forment un attelage parfait transportant la chanson jusqu’à bon port, celui du succès bien mérité. Minute by Minute démarre en fade-in dans un roulis de Wurlitzer et tient la dragée haute grâce à son refrain scandé, tout à la fois tranchant et aérien. Du grand art. Dependin’ on you prolonge cette série et de quelle manière, avant que le très rock Don't stop to watch the wheels ne vienne conclure la face. De l’autre côté, ça démarre plutôt bien avec l’accrocheur et pourtant mélancolique Open your eyes. Sweet Feelin’ressemble à un atterrissage d’avion de tourisme à la Barbade. Alors que Steamer Lane Breakdown brise quelque peu la magie du moment avec son petit côté « générique de Shérif, fais-moi peur », You never change retrouve les accents sensuels, presque latino des précédents titres et la guitare de nous faire songer, non sans admiration, à ce que réalisera Andy Summers au sein de Police. Le disque se termine comme il a commencé, dans la joie et l’effervescence, How do the fools survive gambadant jusqu’à son terme dans son écrin jazz-funk.
Ce travail d’orfèvre préfigure une certaine idée de la musique des années 80, notamment du jazz-rock le plus lisse et rutilant. Musique qui en laissera plus d’un sur le bord de la route. Mais peut-être dans quelques années ces détracteurs, offensés par ses basses fretless et ses saxos félins, retourneront casaque. Peut-être chanteront-ils les louanges de Minute by Minute, mais aussi d’If that’s what it takes de Michael McDonald, sorti en 1982 et qui, à l’instar des disques solo de Stevie Nicks, charment par leur perfection glaciale et leur songwriting mathématique. Au crépuscule de la vie, on se repassera dans un dernier souffle toute cette abondante discothèque idéale, les Stones, Beatles, Kinks, Led Zep, Pink Floyd, Yes, Genesis, VdGG, Caravan, Soft Machine, Byrds, Buffalo Springfield, CCR, CSN&Y, Mamas & Papas, les groupes psyché que nous avons tant aimés, Jefferson Airplane, le Dead, y compris les moins connus. On fera aussi et surtout une place de choix à Minute by Minute, comme un décompte ultime et soyeux pour repousser la mort.
The Doobie Brothers, Minute by Minute (Warner Bros)
https://www.youtube.com/watch?v=uAuaZlLradg