Le narratif victimaire est solidement enfoncé comme un clou dans le bois des idées reçues. Où sont les femmes, pourrait-on crier à l’image de Patrick Juvet, et plus précisément dans le paysage créatif ? Ne cherchons pas plus loin, elles sont nombreuses à s’être fait une place durant ces deux décennies mirifiques que furent les sixties et les seventies. Tant et si bien que même entre musiciennes, la concurrence fut rude, la consécration des unes jetant sur les autres un impénétrable voile d’ombre. Tout comme leurs confrères masculins, certaines artistes pop tombèrent dans les oubliettes mémorielles et il faut parfois être un simple collectionneur pour s’en rendre compte. D’un bac à l’autre, c’est toute une seconde division qui se multiplie et surgit alors telle une offrande dans nos mains chanceuses. Parmi ces artistes non dénuées de talent, Cheryl Dilcher.
Cette singer-songwritrice et guitariste n’aura publié que quatre albums mais c’est sans aucune doute Butterfly sorti en 1973 sur A&M qui retient ici notre attention. Faut-il se fier à la pochette, bien dans l’esprit des productions de l’époque avec son esprit naïf, ses papillons et ses chatons dessinées sur fond de chemin bucolique, un soleil jaune pâle ne donnant aucune indication sur le moment de la journée ? Au milieu de ce paysage délicat une silhouette de papillon découpée laisse entrevoir un regard doré, celui de l’artiste dont on découvre le visage à l’intérieur de la pochette gatefold. L’illusion créée fait songer à un masque de carnaval. Qu’en sera-t-il des chansons, les découvrira-t-on parées de beaux habits folk ou ornementées d’un piano grandiose, qui demeure l’instrument de référence de ces dames en cette nouvelle décennie. On pense alors à Carole King. La première face démarre par le morceau titre, instrumental énergique qui place l’album dans une filiation californienne alors que sa compositrice nous vient de Pennsylvanie. Deep Down Inside débute réellement le disque et son impact mélodique, son charme doucement rock, un peu laid-back, parle à l’oreille. Sweet Mama qui lui emboîte alors le pas sur le chemin dessiné de cette face A, possède une certaine tenue. Il s’inscrit dans la tradition des ballades suaves pensées par des artistes comme Neil Young. Rainbow Farm poursuit dans cette veine mélancolique qui ne verse pourtant pas dans le lacrymal, la voix de Cheryl portant haut les couleurs du rock rural. Avec son étonnante utilisation du Minimoog, So Sad emporte la mise et se détache des deux précédents morceaux, c’est le deuxième temps fort de cette face avec Deep Down Inside. Cette première partie se clôt sur Can't Get Enough Of You, sa guitare douze cordes et sa pluie d’accords de piano.
On retourne la galette, curieux d’y entendre ce que Cheryl Dilcher a encore à nous dire et dont les six premiers titres furent une bien jolies promesses. Irma serait-elle l’Irma la douce bien connue ? Surprise, la musicienne nous emporte dans une sorte de chanson de music-hall, le rythme en deux temps est à l’avenant, l’arrangement de trombone lui conférant un lustre inattendu. Et pourtant on se demande si Cheryl sortira les griffes et les riffs que sa voix puissante laisse supposer. Et c’est là que sans crier gare, dans des feulements sauvages sortis d’une jungle imaginaire, la chanteuse et guitariste voit haut. High démarre sur un riff autant efficace qu’étrange. On sent immédiatement le potentiel de la chanson, apte à faire frissonner le dernier des morts. La puissance de la composition réside dans sa retenue, la manière dont Cheryl Dilcher chuchote le refrain alors qu’elle avait claironné le couplet. Une vague incroyablement sexuelle vient alors perturber la chanson dont le seul défaut est de se terminer en fade-out. On aurait aimé qu’elle dure l’éternité. Pas grave, Cheryl qui nous a fait si peur revient nous cajoler avec Good Morning World qui a tous les attributs d’une chanson de Jane Birkin période 73-76. Once Upon a Crime retrouve les accents soft rock de la première face, mais Chocolate Candy, malgré sa trop courte durée, explore des voies inattendues et c’est à l’hyper-efficace Woman que revient la lourde responsabilité de finir l’album. Il le fait de façon impériale avec son tempo funky et sa lead guitare dans l’air électrique du temps.
S’ensuivront deux autres LPs, l’un en 74 et l’autre en 77. Sur Magic, Cheryl Dilcher poursuit sa quête électrique non sans élégance, avec parfois des accents progressifs comme en témoigne le titre d’ouverture, un instrumental une fois n’est pas coutume. Sans apparaître comme une diva du rock ou de la pop, Cheryl Dilcher offre une inspiration constante, un sens du risque certain qui n’aura pas toujours payé côté succès. Le plus important étant le plaisir que l’on prend à redécouvrir ses albums, tous impeccablement écrits et produits. Finalement sans peur et sans reproche !
Cheryl Dilcher, Butterfly (A&M)
https://www.youtube.com/watch?v=wjMlbtWILwc