Manset, mieux ennemi du bien

par Adehoum Arbane  le 11.06.2024  dans la catégorie C'était mieux avant

Il n’y a pas de meilleur Manset. Dit comme ça, la chose pourrait choquer. Évidemment, on peut trouver dans la discographie de l’auteur-compositeur-interprète quelques pierres angulaires. Des jalons, comme le miroir de la période dans laquelle lesdites œuvres se sont inscrites. On n’en citera que trois par paresse. Gérard Manset 1968, La Mort d’Orion, Manset (appelé aussi Y’a une route). Chacun développe une esthétique, pop psychédélique sur le premier, symphonique et progressive avec le second, rock FM avec la dernier cité. Avec Manset on est aussi troublé par deux aspects. Le premier est d’avancer masqué, de jouer l’indifférenciation. Sur ses pochettes, on le voit de dos, portant un casque ou avec le visage gommé. De plus il choisit de pas nommer réellement les choses, comme dirait Camus. Deux de ses albums des années 70 ne portent que son nom, rien de plus. Pas de titre distinctif. Le deuxième aspect tient dans le fait qu’au fil des années, Manset s’est ingénié à rééditer ses chansons en éternel insatisfait. En absurde perfectionniste. 

La décennie soixante-dix est sans doute la mieux représentée chez Manset qui se termine magistralement avec Royaume de Siam. Manset est un voyageur (en solitaire ?) sur cartes comme sur disques. Les années quatre-vingts n’échappent pas à cette règle qui voient surgir dans les gravures L’atelier du crabe et l’explicite Le train du soir. En 1982, Manset ne s’apprête pas à sortir un autre magnum opus. Mais il continue de jouer avec nos nerfs. Son nouveau LP s’intitulera Comme un guerrier / L’enfant qui vole. Pas simple pour la promotion, mais Manset n’en a cure. De Char il concrétise la formule « l’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant ». Mais il faut prendre la formule à l’envers. Les œuvres les plus discrètes peuvent ainsi faire de l’ombre aux chefs-d’œuvre confortablement établis/installés sur le trône de la Critique. C’est le cas de Comme un guerrier. Relativement court, à peine trente minutes, nanti de huit chansons, il n’en brille pas moins de lumières pâles au levant de la décennie. Il commence d’ailleurs sur un malentendu. Les deux chansons titrées, dont les textes sont reproduits sur la pochette intérieure, auraient pu signifier la dualité face A/face B. Non. Elles se retrouvent toutes les deux en première face, livrée d’un coup à l’auditeur. Comme un guerrier commence sur un accord de guitare hindou puis un motif de piano inquiétant, il nous attrape à la volée, nous envoie sa rafale implacable. Il rompt avec la futilité de ses deux prédécesseurs. Et ce refrain incroyable : « Nous prendrons nos fusils/Nous marcherons sur l’Asie/Afin de voir s’ils sont heureux/Afin de voir s’ils sont heureux. » Si Manset peut parfois agacer par son lyrisme poétique boursouflé, emphatique, il trouve ici les mots justes, des images saisissantes, les arrangements venant cajoler ses vers inspirés. On en pleurerait, et on pleure en effet. Comment faire suite à ce déluge émotionnel ? Avec son entame à l’orgue, La mer rouge dénoterait presque, il charme cependant par sa rythmique océane, la mélodie semble venir de loin comme si nous l’avions toujours connue. L’enfant qui vole arrive en troisième position. Son Fender Rhodes dessine les contours d’une balade mélancolique que des violons furtifs transpercent joliment, tels des frissons qui viennent et s’éteignent (magie du mixage). La face se referme sur un rock d’amadou, Toujours ensemble, au refrain mémorable. 

Avec son entame (volontairement ?) empruntée à Revolution des Beatles, Maubert relance le jeu en coup de dés électrique. Le couplet démarre difficilement, les paroles hésitant entre le premier et le second degré mais une fois de plus, l’efficacité du refrain emporte tout. On avait débuté avec les Fab de 68, on finit avec les Stones de 71. Convaincant. La route de terre renoue avec la grandeur passée, celle du début du disque. Avec cette étrangeté captivante, ce sens du mystère qui est propre à Manset. Le travail d’enregistrement, la façon dont les chansons sonnent, la voix mixée avec cet écho pour en démultiplier la dramaturgie, la somme de ses idées, essais, expérimentations une fois arrêtées, confèrent à la chanson son existence propre, sa singularité et donc sa magie. On est en 1982 et Manset ne cède jamais aux sirènes de la mode, il reste droit dans ses bottes de poète et de maniaque du studio. Idem avec Pour un joueur de guitare avec ce riff en trémolo placé en ouverture et qui se déroule en barbelé sentimental tout au long du titre. Dans la lignée de Y’a une routeen 75, Manset a abandonné le lyrisme grandiose – parfois grandiloquent – pour une expression plus simple, dans les mots, et sobrement arrangée du moins en apparence, car la complexité chez lui n’est jamais loin. C’est juste que le résultat a tous les atours de l’évidence. L’album se referme sur le funky L’épée de lumière qui ferait penser à ce que produisait Yves Simon au mitant des seventies. Mais là encore, les mots du maître semblent prisonniers de lui, personne n’a jamais vraiment écrit comme Manset. Et le résultat de nous emmener ailleurs. 

Cet album n’est donc qu’une étape, réussie certes, très réussie même, sur le long, long chemin qu’est la discographie de Gérard Manset. Il n’y a pas de meilleur album chez lui nous l’avons dit, ni de chef-d’œuvre, mais des chefs-d’œuvre disséminés au fil des albums. Comme Solitudes des latitudesLe lieu désiréRevivre. Manset est l’homme de la continuité, de l’intégrité, pas des coups publicitaires, encore moins des one-shot. On dira non sans avoir tort que ses récentes productions ont perdu ce petit quelque chose, l’inspiration, la voix surtout. La création trahit l’humanité, l’artiste vieillit et se fane, s’estompe. On se souviendra de Manset comme l’homme de la solitude qu’il porta comme un masque, l’homme du labeur mais aussi l’homme de l’héritage. Un guerrier qui survit, un enfant qui vole de disque en disque. 

Manset, Comme un guerrier / L’enfant qui vole (Pathé-Emi)

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https://www.youtube.com/watch?v=TEMu5idhUZA

 

 

 

 


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