Don’t stop the Trane

par Adehoum Arbane  le 03.10.2023  dans la catégorie C'était mieux avant

La tyrannie du mérite, vraiment ? Il est un exemple dans la jazz culture du XXème siècle qui démontre bel et bien le contraire. John Coltrane. Il faut remonter le fleuve du temps jusqu’à sa source, enfin pas tout à fait. Ce n’est pas dans l’enfance de Coltrane que le principe du mérite s’est illustré, mais dans ses premiers pas en tant qu’apprenti musicien. Certes, le père de Coltrane est lui-même musicien amateur – il pratique le violon et le ukulélé – tout comme sa mère, qui joue du piano lors des offices dominicaux. Nous passerons sur le fait que le petit John a grandi en Caroline du Nord, un État qui avait décidé de contourner les lois ségrégationnistes, et que ses parents lui ont toujours assuré un relatif confort matériel. Coltrane faisait partie de la classe moyenne. On évitera aussi le cliché de la figure tutélaire, Coltrane en eut quelques-unes, dont Charlie Parker qui lui procura son première choc esthétique, puis vinrent Sonny Rollins et le pianiste Thelonious Monk avec qui Coltrane enregistra par ailleurs. Non. Ce ne sont pas ces aspects-là qui doivent retenir notre attention. 

Contrairement à beaucoup de jeunes jazzmen de sa génération, comme Sonny Rollins ou Miles Davis, Coltrane tarde à entrer en studio et à graver des albums sous son propre nom. Comme de nombreux musiciens, il vit le parcours classique des solistes débutants, intégrant des orchestres plus larges ou des formations réduites, éprouvant alors le circuits des clubs. Là encore, rien de bien original dans la démarche du mythique souffleur. Le fait est que Coltrane décide sciemment de reculer l’échéance. Il se refuse à enregistrer trop vite, à l’opposé de ses concurrents, estimant qu’il doit améliorer sa pratique du saxophone. Mais chez lui, la dimension technique n’est pas la seule. Elle est certes essentielle. Cependant, Coltrane sait au plus profond de lui-même qu’il doit comprendre l’instrument pour le maîtriser et ainsi libérer son jeu. Il se met volontairement dans la posture du dévot, travaillant plus dix heures par jour, huit pour la pratique, deux pour la composition. Cette constante durera un temps ce qui ne l’empêchera pas par la suite de participer à des sessions plus ou moins intéressantes jusqu’à rejoindre Miles Davis pour enregistrer pour le label Prestige la série d’albums devenue légendaire : Cookin’, Relaxin’, Steamin’, Workin’. Ce passage chez Miles mettra Coltrane face à ses responsabilités quant à la drogue – les séances et les concerts étaient parfois perturbées par les addictions des musiciens –, et c’est sevré qu’il abordera la promotion de son tout premier Lp, gravé au printemps 57.  

La cure qu’il s’impose n’est pas seulement médicale, eu égard à sa consommation de drogue. C’est un régime drastique, une ascèse qui lui permet de vivre une forme d’illumination et la révélation que corps et âme sont liés, dans la vie mais aussi dans la pratique du saxophone. Coltrane se plonge dans la littérature spirituelle : c’est cette quête perpétuelle qui nourrira son œuvre. De 1960 à 1967, c’est la longue et inexorable ascension, pour paraphraser l’une de ses compositions. Il signe chez Atlantics Records et sort pas moins de quatre albums dont trois chefs-d’œuvre, Giant Steps le bien nommé, My Favorite Things et Olé. Dès 1961, il passe chez Impulse et poursuit son exploration au travers d’une discographie féconde et passionnante dont A Love Supreme constitue sinon un aboutissement, un précieux jalon. C’est peu dire que l’homme suprême n’aura pas démérité. Il est l’incarnation du travail, de l’ouvrage, du caractère besogneux mais à ceci près que ses disques, ses thèmes s’écoulent avec la fluidité de la source pure. Bien sûr, le style Coltrane se fait souvent enflammé, convulsif, véloce mais toujours sinueux. Son jeu est pareil à l’épée de l’archange. C’est dans le tumulte de Part 1 : Acknowledgement, qui ouvre A Love Supreme, que l’art de Coltrane s’exprime le mieux. Les sons expulsés comme de la lave nous enrobent, portés par la rythmique d’Elvin Jones et de Jimmy Garrison, McCoy Tyner tissant des notes de piano afin de souder ce canevas de notes. Part 2 : Resolution sonne comme une apothéose, la mélodie implacable (et sublime) impose le thème coltranien dans le paysage du jazz moderne, si l’on ose dire. Tyner et Trane se partagent les chorus, les entremêlant parfois pour notre plus grand bonheur. La seconde face et notamment le thème de Part 3 : Pursuance se veut une accélération, une frénésie, comme si le groupe avait brisé un barrage. La contrebasse assure une heureuse transition vers l’aboutissement que constitue Part 4 : Psalm. Le calme après la tempête, bouleversante inversion des valeurs témoignant du génie du saxophoniste. 

Le public ne s’y est pas trompé. 600 000 exemplaires vendus, ce qui n’est pas rien pour l’époque s’agissant d’un disque de jazz, auxquels s’ajouteront deux Grammy. Au-delà du succès critique et public, l’album fera date. Sur le plan technique, A Love Supreme est l’un des premiers disques de jazz, sinon le premier, à utiliser la technique de l’overdub qui permet au musicien de superposer les pistes et de démultiplier l’aura mystique de son œuvre. De plus, par son panthéisme assumé, cet hymne à Dieu – un dieu universel –préfigure de quelques années le tropisme mystique qui pénétrera la musique pop de la fin des sixties, parfois pour le pire, souvent pour le meilleur. Enfin, qu’elle soit verticale (du musicien vers Dieu) ou horizontale (d’une époque à l’autre), A Love Supreme, comme ses devanciers, est une œuvre passerelle. Passerelle au sein de l’imaginaire coltranien qui, du religieux, glissera inexorablement vers la liberté, l’affranchissement musical et la désolidarisation avec tous les codes du jazz tonal. C’est le fameux continuum théorisé par ses exégètes qui voit Coltrane enregistrer sans relâche jusqu’à sa mort, le 17 juillet 1967. Peut-on venir à bout de son œuvre ? La chose paraît aussi improbable qu’impossible, aussi prétentieuse que vaine. Car au-delà du nombre, il faudrait en comprendre la grammaire, en percer le mystère. Passerelle enfin entre deux générations, celle des jazzmen comme Coltrane et celle des tenants du nouveau rock qui surgit tel un diable en Californie. Coltrane meurt à l’été 1967 comme pour permettre à cette scène de naître, affranchie, durant le fameux Summer of Love. Tous payèrent leur tribut à Coltrane. Roger McGuinn cite India, longue mélopée de quatorze minutes présente en face A de Impressions, comme possible creuset de Eight Miles High, et tout un pan de l’acid-rock san franciscain lui est redevable de sa vision. En 67, les Doors s’inspirent de My Favorite Things pour allonger Light My Fire. Mais c’est bien au-delà de la côte ouest que les vibrations coltraniennes vont irradier les musiciens rock. India est ainsi repris par Corporation, formation de l’est états-unien, sur son troisième et meilleur LP, en 1969. Il ne s’agit pas seulement pour ces groupes d’assimiler certains codes du jazz ou pour d’autres d’évoluer dans ce que l’on appellera le jazz rock. C’est une affaire de philosophie. De pure spiritualité. 

Quel legs immense et insoupçonné que l’abondante discographie du saxophoniste. Une ligne droite, quasi autoroutière, qui aura conduit Coltrane de collaborations en formations, de compositions en inspirations, sans jamais dévier. La tâche fut ardue mais le mérite double. 

John Coltrane, A Love Supreme (Impulse!)

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https://www.youtube.com/watch?v=ll3CMgiUPuU

 

 

 

 

 


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