Dark side of the mood ?

par Adehoum Arbane  le 16.05.2023  dans la catégorie C'était mieux avant

Un train lancé à pleine vitesse, sans chauffeur et faisant face à plusieurs aiguillages. Tel est Pink Floyd en 1968. Pink Floyd, cette formation qui a connu des déconvenues. Et en si peu d’années d’existence. Malgré la perte sèche de son leader et principal contributeur, le groupe fait le dos rond et tente de poursuivre ce que Barrett avait si génialement initié, soit un savant dosage entre pop typiquement anglaise et exploration d’un psychédélisme alors inédit, teinté d’horreur cosmique et de science-fiction. A Saucerful of Secrets maintient la barre dans la tempête post-Barrettienne. Et il le fait dignement. La suite de la discographie du groupe est un tâtonnement. L’un des membres avouera, d’un air moqueur (Roger Waters sans doute) que les deux bandes originales, More et La vallée, furent des projets uniquement conjoncturels ; le cinéma dans la lignée du Nouvel Hollywood était alors porteur. Qu’importe les persiflages, de 68 à 70, Pink Floyd se cherche, essaie toutes les combinaisons dans le cadre d’un space rock qu’il a largement inventé et que des formations comme Hawkwind, plus violentes certes, se chargeront de perpétuer. 

1971. Meddle apparait comme une tentative de normalisation malgré l’imposant Echoes qui plane cependant, et c’est le cas de le dire, cent coudées au-dessus de l’emphatique Atom Heart Mother qui le précédait d’une courte année. À ce moment, Pink Floyd demeure un groupe de rock, pétri d’électricité et au répertoire fait pour les stades, du moins les grandes scènes de l’ère hippie. 1972 va tout bouleverser et introniser le groupe. Pour l’heure et avant l’arrivée, non pas du succès mais de la consécration, les membres du Floyd fument du crâne, phosphorent pour trouver le successeur de Meddle, du moins une idée, une ébauche qui leur permettrait de se mettre rapidement au travail. C’est dire si Dark Side of The Moon, malgré l’évidence de son titre, démarre mal. À la manière de Pete Townshend pour les Who, Waters qui a pris le lead, propose des concepts. Ici, il s’inspire du groupe à proprement parler, les tournées incessantes, la pression à chaque nouvelle sortie, la folie, celle de Barrett qui faillit avoir raison, sans mauvais de mots, du groupe. Séduit, les trois musiciens valident à l’unanimité ces thèmes sans pour autant savoir où ces pistes les mèneront. Pour le bon côté de cette future lune, chaque musicien contribue à l’écriture et la bonne humeur qui règne – Pink Floyd commence à respirer financièrement et chaque membre semble bien établi dans sa vie de famille – leur offre des maquettes plutôt aboutis, matière qui sera travaillée en studio. 

Le paradoxe de Dark Side réside ici, dans l’aspect préfabriqué et vaguement artificiel du disque, dimension besogneuse qui étrangement n’apparait jamais à l’écoute de l’album. Ce que nous avons constaté avec les années sans oser se le dire, c’est le changement de statut de Pink Floyd qui est passé de la formation de rock hippie et spatiale au groupe pop, tous comme les Beatles le furent dès 1965, avec Rubber Soul. Tout d’abord, le Floyd abandonne les formats anciens, ces albums roboratifs, parfois doubles gavés de longues suites planantes, lentes explorations qui ont contribué à en faire un groupe singulier, en marge. Dark Side of The Moon fera dans les quarante-deux minutes et quelques, le temps idéal des grands albums pop des seventies. Entre le 31 mai 72 et 9 février 73, Pink Floyd revient donc à un propos plus rationnel sans jamais perdre du mystère, de la puissance atmosphérique de sa musique. Ce qui le rapproche aussi des grands comme les Fab, c’est bien le soin apporté à l’enregistrement, le mixage, les effets de production. Comme leurs aînés avec Georges Martin, les musiciens travaillent – au cœur même d’Abbey Road !!! – avec le jeune Alan Parsons, alors ingénieur du son qui innove en truffant le disque de bruitages, de gimmicks sonores (les interviews et autres commentaires pris sur le vif dont ceux de Paul et Linda McCartney, écartés au dernier moment) et le plus expérimenté Chris Thomas qui a déjà accompagné par le passé les quatre de Liverpool. Sans même parler de l’utilisation des synthétiseurs EMS VCS 3 et Synthi AKS qui marqueront les chansons de Dark Side de leur empreinte. 

Enfin, et au-delà de la fabrication du disque, ce sont bien les chansons qui incarnent le mieux cette mue. Pas la peine de citer d’entrée le tube interplanétaire Money pour affirmer que les compositions éclatent d’évidence et de beauté mélodique. De l’intro de Speak to Me/Breathe jusqu’au majestueux final de Eclipse, l’album brille de sa face FM comme jamais un album d’un groupe de rock ne l’avait fait avant. Time, The Great Gig in the Sky et son chorus vocal magistralement interprété par Clare Torry, le long mais lisible Us and Them qui se fondent dans l’instrumental stellaire mais ultra accrocheur de Any Colour You Like pour reboucler, dans un parfait fondu, avec cette chanson simple et confondante de splendeur qu’est Brain Damage, autant d’étapes d’une source s’écoulant dans la pureté des accords et de la production. À l’image de cette pochette, illustration parfaite, trilogie visuelle rêvée : le triangle symbolisant le processus de fabrication, le noir suggérant toute la subtile dramaturgie des textes de Roger Waters et les rayons en arc-en-ciel pour la puissance mélodique. 

Ironie du sort, alors que Dark Side incarne à lui seul tous les standards d’enregistrement pour les années à venir, l’album est rodé sur scène avant sa sortie – sous le nom de code « A Piece for Assorted Lunatics » –, histoire de saisir l’humeur du public, de voir s’il réagit bien aux nouvelles idées du groupe, ce qui sera bien évidemment le cas. « Du haut de ces pyramides, quarante siècles d'histoire vous contemplent. » avait lancé le général Bonaparte en Égypte. Et de le paraphraser en inversant la proposition : du haut de cette pyramide, contemplons 50 ans de pop. 

Pink Floyd, Dark Side of The Moon (EMI)

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https://www.youtube.com/watch?v=k9ynZnEBtvw

 

 

 

 

 


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