La musique, Machine arrière ?

par Adehoum Arbane  le 20.09.2022  dans la catégorie A new disque in town

L’apnée n’est pas seulement recommandée pour les grands fonds marins mais aussi pour les œuvres discographiques d’apparence impénétrables. À l’évidence, « Soft Machine, Facelift : France and Holland » en fait partie avec ses deux CD, ses deux DVD (convertis en plages sonores). Cette généreuse rétrospective rejoue à l’infini la setlist de « Third », alors que le groupe n’a pas encore commencé son enregistrement. Et pourtant tout est là, en place, presque monolithique. Car en cette période la musique de Soft s’avère, et malgré la section de cuivres réduite qui l’accompagne (sont présents Elton Dean et Lyn Dobson, manquent à l’appel Nick Evans, Jimmy Hastings et Rab Spall), plus que jamais granitique. Un observateur avisé quoique sans doute aviné avait récemment parlé de « Third », et surtout de Facelift, en ces termes : une musique de fasciste. Position certes excessive, mais l’image pourrait bien se vérifier dans cet ultime enregistrement patiemment compilé et remixé par le label américain Cuneiform Records, spécialisé dans l’avant-garde et les musiques dites progressives. 

S’il convient de reprendre ses esprits après une première écoute, commençons par avancer ceci, que la Machine Molle fut de tout temps une entité malléable, réalité conjoncturelle qui a parfois impacté leurs compositions sans toutefois en modifier la philosophie profonde. Seule évolution notable : entre 1968 et 1971, année de départ du batteur chanteur Robert Wyatt, Soft Machine aura inexorablement glissé de la pop au jazz rock le plus hermétique (en témoigne l’après 71, avec notamment l’album « Seven »). Le caractère protéiforme du groupe tient donc aux départs et à l’arrivée de nouveaux musiciens. Fin 68, Kevin Ayers cède sa basse à Hugh Hooper. En 69, sur « Volume Two » son frère Brian joue des sax, élargissant ainsi la palette sonore du groupe qui rétrécit de peu l’inspiration dada-psyché du précédent album pour y faire entrer tout le sérieux du jazz, cet art majeur comme le disait à l’époque Serge Gainsbourg. 1970 représente l’année de la bascule mais où certains éléments se figent. Brian Hopper part, Elton Dean devient membre officiel. Le quatuor passe vite au quintet, nous l’avons dit, puis au sextet, la présence du violoniste Rab Spall tenant plus de l’accident, ce dernier jouant le chorus de violon à la toute fin de « Moon In June ». Rien de structurant à ce stade. 

En ce début de décennie 70, le groupe s’est engagé sans le savoir sur la voie express qui mène à l’illumination. Quelque chose gronde déjà. Une volonté de révolution menée à bas bruits par Mike Ratledge, le Sphynx du groupe. Dans son viseur masqué par des lunettes de soleil lennoniennes, le jazz, le vrai, intransigeant et toutefois élégant. Fort logiquement, le live demeure l’option la plus légitime pour tester ce nouveau son bientôt promis par la future campagne promotionnelle de CBS pour la sortie de « Third » où, du groupe, on ne voit que Ratledge, soudé à son clavier. Mais là, il convient d’ouvrir une parenthèse au sujet de « Third » et de sa réputation, pas le chef-d’œuvre en devenir, mais un album que beaucoup jugent comme mal produit. Plusieurs théories à ce propos circulent dans les petits cercles de fanatiques. 1/Le groupe aurait signé un deal avec CBS leur imposant de produire l’album avec leurs propres moyens. 2/L’aspect brouillon du mixe tiendrait au fait que le groupe aurait utilisé, en plus des parties captées en concerts, des enregistrements faits à la maison à l’aide de boucles de bandes, de collages etc. Aussi, pour obtenir un ensemble cohérent, il aurait été jugé nécessaire d’appliquer un type de mastering extrême. 3/Hypothèse la plus intéressante, le son rugueux de « Third » se voulait le reflet de la manière dont le groupe sonnait en live, sachant que Soft Machine était considéré, entre 1969 et 1971, comme le groupe le plus bruyant sur scène, avec les Who. Voici pour la petite histoire dans la grande. 

Paris, Théâtre de la Musique, 2 mars 1970. Les musiciens arrivent sur scène comme l’orage annoncé. La performance ne durera qu’une heure et douze minutes mais déjà, on perçoit bien que, chez Soft Machine, la notion du temps est relative. Il y a bien le temps réel et le temps ressenti, ce dernier apparaissant comme plus élastique. La puissance du quintet y est pour beaucoup. À ce stade de la découverte, deux remarques liminaires. La première concerne la qualité sonore du matériel compilé à la manière d’un puzzle, entre les sections captées de façon claires et agréables et les moments moins bien restitués, comme mis en sourdine. Ce travail d’assemblage, dans sa dimension archéologique, n’en est que plus remarquable, l’idée étant de ne pas altérer l’expérience auditive et immersive. Ainsi le passage entre la longue section de « Eamonn Andrews » à « Moustrap », « Noisette » et enfin le magnifique thème de « Backwards », joué à la flûte par Lyn Dobson, illustre parfaitement le propos. La deuxième remarque concerne le flûtiste qui joue aussi du sax Ténor et Soprano et de l’Harmonica ! Ce rôle pivot offre aux morceaux interprétés devant un public conquis, donc studieux, une force décuplée, une richesse telle que l’on peinerait à distinguer, en fermant les yeux, les versions live et studio que nous connaissons sur « Third ». Peut-être la version de « Out-Bloody-Rageous », plus courte – il manque les intro et outro quasi électroniques du disque –, parait plus ralentie, alanguie même. N’oublions pas que l’album est enregistré en avril et mai, exception faite de « Facelift » dont les deux parties ont été captées les 4 et 11 janvier 1970. Or la qualité de ce document est de s’inscrire dans cette temporalité. Le deuxième live a été donné le 17 janvier au Concertgebouw d’Amsterdam. Rien ne vient donc briser la magie alchimique du groupe au moment où il réinterprète en boucles ses nouvelles compositions. L’enchaînement « Out-Bloody-Rageous », « Facelift », « Slightly All The Time » tient du rêve. Seul « Moon In June », tronqué pour l’occasion, ne donne pas sa pleine mesure. Mais l’histoire de cette chanson est, comme chaque fan le sait, plus que chaotique. Wyatt en a enregistré une maquette très aboutie à New York, lors des sessions d’enregistrement de leur premier album, maquette sur laquelle il joue de tous les instruments et qui servira de matrice à la version finale, placée en ouverture du second disque de « Third ». La légende prétend même que Hooper et Ratledge ne jouèrent pas sur la première partie chantée, par manque d’intérêt pour la composition du batteur. Moment dans la vie du groupe qui scellera la volonté de rupture à maints égards, rupture stylistique pour Ratledge, rupture tout court et départ annoncé pour Wyatt. 

Revenons au concert parisien. 1970 est donc un moment in time. Soft Machine se réinvente, c’est acté. Mais Soft Machine trouve une cohésion qui lui permet de délivrer des performances incroyables, parfaitement maîtrisées et fondamentalement novatrice. Le public doit la ressentir, cette sensation extinctive que l’on appelle l’émotion. Les quinze minutes de « Out-Bloody-Rageous » en sont la pure expression. « Facelift » démarre comme sur l’album, l’impression est saisissante. On imagine ce qui doit turbuler dans la tête coiffée de la chevelure pharaonique de Ratledge. La dissonance fait place. Les sons se tordent comme les chairs dans les tableaux de Francis Bacon. La musique comme acte sacrificiel. Opérant quelques variantes de tonalités propres à l’expérience live, « Facelift » brille pourtant de mille feux. Ratledge qui attaque son chorus s’échine à malmener la composition de Hooper, l’impassible bassiste qui ne peut qu’apprécier une telle démarche, aidé comme il se doit par la section cuivre qui part volontairement dans les aigues. On se croirait dans « Les Oiseaux » d’Hitchcock, la scène de l’attaque du restaurant. Rab Spall revient à la flûte. Son jeu est plus percussif que celui de Jimmy Hastings. Chose assez inédite, il se lance dans un scat singeant sa flûte puis y revient comme un amant fidèle, se contorsionnant autour des motifs aériens mais fougueux de Wyatt. Paradoxalement, cette version semble plus relâchée, moins inflexible et pourtant une violence qui ne dit pas son nom menace constamment de surgir. C’est l’harmonica de Spall qui en devient le vecteur, comme si le saxophone ne parvenait pas à un tel état de transe et de souffrance. Le son métallique de l’instrument, si éloigné du blues, s’accommode très bien au style du Soft, la basse laconique de Hooper, le Hohner impassible de Ratledge, la batterie toute en cliquetis de Wyatt. Les cuivres de Dobson et d’Elton Dean prennent le relais, « Facelift » trouvant ainsi des accents félins. Détail qui n’enlève rien au caractère globalement hypnotique du morceau. « Slightly All The Time » dans un segment écourté – le thème d’ouverture – s’insère logiquement comme si la musique du Soft pouvait se désolidariser, s’interchanger. Si la qualité sonore fait défaut, elle retrouve un peu d’allant sur le chorus de Dean, entrecoupé, voire tronçonné par l’orgue fuzz de Ratledge ou serait-ce la basse de Hooper, on ne sait plus très bien et c’est là l’un des charmes du groupe. La pédale fuzz noie, malaxe les instruments de sorte qu’il ne reste que la musique, pure, assimilée, émancipée. À la toute fin de « Slightly All The Time », quelqu’un crie "Assez !". Les musiciens n’en tiennent pas compte qui repartent alors sur une improvisation vocale autour du thème de « Moon In June », annonçant presque ce que Wyatt produira deux ans plus tard avec Matching Mole, pire le fabuleux free jazz pop de « The End of an Ear », la fin d’une oreille, anagramme amusante de « The End of an Era » (la fin d’une ère). Climax du set, un thème ancien, « Esther's Nose Job » couplé à « Pigling Bland » qui apparaîtra deux plus tard sur « Fifth ». 

Le concert à Amsterdam se déroule sur une trame assez proche, quelques variations dans la setlist le différencie cependant du premier. La prestation présentée dans ce deuxième disque compact – le mot n’aura jamais autant pris son sens – s’avère moins disserte. Quarante-cinq minutes au compteur, c’est peu s’agissant de Soft Machine et compte tenu du matériel dont le groupe dispose malgré trois albums. On sait qu’à l’époque, des formations comme Soft Machine – la chose se vérifiait avec Pink Floyd ou Grateful Dead – pouvaient étendre leurs morceaux à l’infini. Parmi les éléments notables de ce concert, « Facelift » dans une version proche de celle gravée au Théâtre de la Musique et ce « 12/8 Theme » hyper coltranien, merci le saxophone alto de Dean, avec qui nous embarquons pour dix minutes de performance passionnante. Notons deux choses, la quasi-perfection de bout en bout du set et sur « 12/8 Theme » ce style de jazz très anglais tel que Dean le pratiquait au sein du Keith Tippett Group encore que ce dernier n’hésitât pas à se barrer dans le Free Jazz. « 12/8 Theme » renvoie surtout au premier album de Nucleus, « Elastic Rock », entièrement composé par le saxophoniste Karl Jenkins qui remplacera d’ailleurs Dean au sein de Soft Machine, à partir de 73.  « Esther's Nose Job / Pigling Bland » revient dans une version rallongée qui finit dans les cris trafiqués de Wyatt – la légendaire dureté du Soft, bel oxymore !

C’est peu dire que l’on ressort essoré de cette expérience, fut-elle discographique. Bien évidemment, ce témoigne s’ajoute à la longue liste des concerts sortis depuis longtemps par Cuneiform Records qui n’est pas le seul label à s’être intéressé au groupe. Mais son apport, plus conséquent, s’impose par son professionnalisme, la qualité des livrets, textes, photos et surtout le choix des concerts et des morceaux compilés, là où d’autres labels se sont parfois contentés de rhabiller de simples bootlegs. Cette constance possède une autre vertu, celle de démontrer s’il en était que Soft Machine, malgré sa carrière saucissonnée et la courte excellence de son œuvre, demeure une formation plus que jamais actuelle, n’ayant que peu subi les ravages du temps. Ce retour en arrière dans l’Histoire de la Machine Molle relève dès lors du bond en avant. Le futur de la pop se joue clairement ici. 

Soft Machine, Facelift : France & Holland (Cuneiform Records)

facelift-france-and-holland.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=UobaL1aCdUM

 

 

 

 

 


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