VdGG, the silent corner & the plenty stage

par Adehoum Arbane  le 23.05.2022  dans la catégorie Interviews & reportages de Shebam

À la recherche du temps perdu. Il y avait quelque chose de proustien ce soir du 27 avril où le mythique groupe prog Van der Graaf Generator retrouvait la scène parisienne. Il suffisait d’abord de regarder autour de soi, de percevoir derrière chaque visage fané le regard lumineux d’un jeune homme ou d’une jeune fille vivant la même expérience qu’en ces années mythiques, soit 1970-71-75 et 76. Le temps retrouvé donc, ce soir-là, a été l’occasion d’un petit miracle – découvrir un nom légendaire non plus sur disque mais en chair et en os, enfin ce qu’il en reste – et d’une méditation philosophique. N’oublions pas que ces musiciens sont tous septuagénaires. Tel est le risque quand on se confronte à une formation qui a laissé derrière elle, et depuis bien longtemps, son âge d’or. Car l’appréhension rodait avant que les lumières ne s’éteignent. La peur de voir ses idoles dans un état pitoyable, celui de la vieillesse. La crainte qu’ils n’aient plus la force de leurs jeunes années. De loin, réduit à une présence floue, fantomatique, l’illusion était presque parfaite. La consternation aussi quand un membre historique ne fait plus partie du groupe et que son apport, tel est le cas du saxophoniste David Jackson, est essentiel à l’architecture sonore du groupe. Enfin, l’angoisse face à la tentation – d’autres groupes y ont déjà cédé, hélas – de suivre les modes instrumentales, de trahir le son originel, celui des disques. 

Or il n’en fut rien. Certes David Jackson manquait, nous l’avons déjà dit. L’état du musicien, sa santé peut-être, l’envie sans doute d’arrêter l’aventure au bon moment, autant de raisons secrètes que nous ne connaîtrons jamais et que nous ne chercherons d’ailleurs pas à découvrir. En revanche, disons ceci. À l’image de ses récentes prestations, VdGG partage sa setlist entre anciens et nouveaux morceaux. En gros, nous pouvons scinder la performance en deux périodes et quelques disques : les années « The Least We Can Do Is Wave To Each Other », « Pawn Hearts », « Godbluff » et « Still Life » d’un côté, de l’autre « Present », « Trisector », « Do Not Disturb ». Premier constat  : en live, les deux répertoires jouent à armes égales de sorte qu’on ne peut les juger, dire lequel est le plus dense, le plus original, même si « Lemmings » , « Man Erg » ou « The Sleepwalkers » emportent immédiatement l’adhésion, dès la première note, marée d’un enthousiasme qui ne retombera pas. Le deuxième aspect, et non des moindres, est que le groupe, condensé en trio, exprima paradoxalement une puissance à laquelle la condition du groupe et l’absence des doubles sax, ne laissaient pas présager. On ne put s’empêcher de faire le parallèle avec à la fameuse performance de Soft Machine au Paradiso, en 1969. Même déflagration dévastatrice, impression d’autant plus saisissante que musiciens comme spectateurs se trouvent confortablement assis ; nous sommes au Trianon, ancien théâtre et salle de concert bâtie en 1894. Petite aparté géopolitique au passage : sans doute faudrait-il précéder n’importe quelle armée résistant à l’ogre russe de cette musique tonitruante. Ainsi créerait-elle chez l’ennemie une forme de sidération stratégique. Dans le détail ? Guy Evans n’a jamais aussi bien joué et son style aérien et véloce ne lui interdit pas une certaine force wagnerienne. Hugh Banton sans trop se donner en spectacle assure parfaitement la mission de la fidélité, celle à ses chers claviers, Hammond trafiqué, Farfisa et basse jouée d’une main. Quant à Peter Hammill, il évolue au piano, quitte parfois son siège pour agripper sa guitare électrique. À ce propos, jamais son jeu ne se veut flamboyant, dissert. Il se contente de jouer quelques notes, une phrase, maintenant ainsi un climat sobre mais inquiétant qui demeure la marque de fabrique du groupe. Enfin, sa voix demeure, au-delà des années, même si la fatigue peut parfois se faire sentir. Mais on ne peut ressortir indemne d’une telle manière de chanter sans en payer le prix ; ce n’est d’ailleurs pas pour rien que Hammill fut à raison appelé le Jimi Hendrix des cordes vocales. 

Tous ces aspects additionnés ainsi que les compositions, leur style, leurs tournures perpétuelles, leur sens de la dramaturgie reconnaissable entre mille, même pour les dernières, font de VdGG un groupe singulier, à voir absolument. Quel juvénile concurrent peut se targuer de produire le même effet, sur disque comme sur scène ? Même parmi les formations punk ou hard contemporaines, on n’atteint pas un tel niveau de folie pure et de chaos émotionnel. Il faut sans doute aussi une confrontation publique pour constater que la production de VdGG s’avère conséquente, et le concert du 27 e cantonna à son seul répertoire, là où certains sets explorèrent la discographie de Peter Hammill en solo. On peut aisément se figurer les mines extatiques aux moments forts de A Louse Is Not A Home et le grand final de The Silent Corner And The Empty Stage, paru en 1974, en compte de nombreux. C’est également dans cette fausse incarnation solo, les membres de Van der Graaf l’accompagnant sur pas mal de ses disques, que l’on perçoit à quel point Hammill ressemble à Bowie, sans doute le dépasse-t-il dans l’ambition de créer une œuvre, non pas artificielle, mais quintessencielle. Deux heures de performance auront permis de dresser cet étourdissant constat. 

Setlist :

Première partie :

Interference Patterns

Every Bloody Emperor 

Over The Hill

Lifetime

Childlike Faith In Childhood's End

Go

Deuxième partie :

Lemmings

Alpha Berlina

The Sleepwalkers

Room 1210

Man-Erg

Rappel :

Refugees

 

 

 

 

 


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