ELO, bad taste

par Adehoum Arbane  le 06.04.2021  dans la catégorie C'était mieux avant

Quelle est la raison, snobisme mis à part, du décrochage de la critique à l’endroit de Queen ? Sans doute son tourbillonnant appétit musical qui aura conduit le groupe dans bien des directions, trop disparates pour affirmer une cohérence. ELO aura assumé une seule voie, un unique parti-pris : le mauvais goût. Rien que le mauvais goût. Inclination envisagée de manière totale, contenu et contenant. Chez ELO, il n’est pas un centimètre carré de gomme (celle du disque), de carton qui ne soit fondamentalement et furieusement outrancier. On objectera que c’était ainsi durant les seventies, qu’après les douceurs acidulées du psychédélisme britannique ont très vite succédé les ambitions opératiques, les riffs de stade, toute l’attelage du faste prog. Il faut dire que l’argent rentrait et que les groupes, tout comme les labels qui les produisaient, ne reculaient devant rien. De « everything is possible » à « think different », les grands slogans de la culture populaire auront autorisé tous les abus, toutes les déviances. Mais revenons à ELO. 

ELO, pour Electric Light Orchestra. Tout est dit. Déjà. Orchestre de Néon, on peut difficilement faire moins sobre. Pourtant, Jeff Lynne et Roy Wood (tout frais sortis des Move), veulent perpétuer dignement l’héritage des Beatles dont ils sont des fans impénitents. Jusqu’ici tout va bien. D’autant que ce souhait marque le désir, la promesse même, de proposer des mélodies en pagaille. Mais reprendre les choses là où les Fab les ont laissées ne suffit pas à Wood qui songe aussi à enrichir ce corpus pop d’instruments classiques : cordes, violoncelles, cuivres et vents en tout genre. Jeff Lynne ne cherchera pas à freiner les visions baroques de son camarade, au contraire. C’est leur péché originel : la folie Saint-Sulpicienne, si l’on ose dire. Leur premier album concrétisera tous leurs fantasmes comme le crie fièrement la pochette. Sur ELO 2, ils franchissent un cap, du moins dans le visuel qui voit l’ampoule, traduction de leur patronyme, flotter dans l’espace. Point à noter : la même année Ron Wood quitte le navire, laissant les commandes à Lynne qui saura en faire bon usage.  Les disques s’enchaînent alors et les succès avec (Strange Music sur Face The Music). A New Record World marque un tournant, ouvrant la voie à Out Of The Blue, leur Magnum Opus. 

Tout dans ce disque est démesuré. Le format d’abord, double ! Mais ce qu’il contient et l’esprit qui a présidé à sa création en dit long côté ambition. En 1977, Lynne envisage son nouvel album – Out Of The Blue – comme le chef-d’œuvre qu’il doit à la décennie. Il écrit la totalité des dix-sept chansons dans un élan de créativité retrouvé, alors qu’il prend du repos dans un chalet au cœur des Alpes suisses. Cette précision géographique ne refroidit en rien ses ardeurs. Avant d’être une station orbitale pop, ELO est surtout une usine à tubes. Cinq morceaux sont donc édités en singles et deviendront des classiques inusables. Pour la face trois, Lynne conçoit même un concerto pour Jour de Pluie (en hommage au Rain des Beatles ?) – nous y reviendrons. Production, orchestration, mixage, la musique de Out Of The Blue apparait aussi novatrice que boursoufflée ! Et ils ose tout. C’est même à cela qu’on reconnait son génie. Espuma de violons, voix trafiquées (le Vocoder fait ici des merveilles), synthés dans tous les sens. Tous ces choix donnent le tournis d’autant que Lynne tient la ligne – !!! – de bout en bout. 

Ainsi, aucun temps mort n’est à noter de l’entame assumée de Turn To Stone jusqu’au final émouvant de Wild West Hero. La musique est tout à la fois massive et riche, comme dopée à la chantilly. C’est en quelque sorte A Bohemian Rhapsody puissance mille. Ce qui sauve ELO bien entendu tient au fait que Lynne et ses musiciens ont toujours eu cette musique-là dans le viseur. Jamais cette dernière ne semble ou ne sonne opportuniste. Les morceaux de Out Of The Blue, bien que très pop et britanniques, ne dénotent pas en ces années Disco. S’ils s’en approchent, jamais ils ne cèdent à la tentation de lui ressembler. It’s Over est une formidable chanson beatlesienne dans des habits futuristes et chatoyants. Même un groupe comme 10cc qui repousse les frontières de la pop à chaque disque, n’arrive pas à égaler son principal concurrent. Sweet Talkin' Woman ne baisse pas les bras, le niveau restant constant. Across The Border le bien nommé ose même les trompettes mariachi, comme si les règles n’existaient plus. On est pris dans une tempête soyeuse dont on ne veut plus sortir. Du vibrionnant Night In The City à la splendide ballade Steppin' Out, cette face b est une fois de plus un sans-faute (de goût, ça reste à voir). Le deuxième disque s’ouvre donc sur Concerto For A Rainy Day dont les nuages, plus roses que gris, cachent le trésor solaire Mr. Blue Sky, qui en la remarquable conclusion. Avec ses violons en ondées, sa mélodie parfaite et les diverses techniques de studio déjà évoquées, Mr. Blue Sky s’impose comme le manifeste de l’Electric Light Orchestra. La face d quant à elle offre une formidable conclusion toute aussi évidente tant ses airs ont marqué les esprits (Sweet Is The Night, Birmingham Blues).  

Ainsi, en 1977, alors que les deux mondes du rock et de la pop ont fomenté en quinze ans quelques révolutions fondamentales – c’est un euphémisme – ELO va et voit plus loin. Et invente rien de moins que Daft Punk, Air et Justice avant l’heure. Ce n’est pas tant la navette façon concorde, atterrissant dans le vaisseau mère, qui nous l’indique. Mais bien cette musique démentielle, stadium et orgasmique (The Whale et son je ne sais quoi de Moon Safari), crossover entre les Beatles, les Beach Boys et les Bee Gees imaginé par le cerveau génialement retors de Lynn et synthétisé en studio, ce lieu magique désormais considéré comme un instrument de musique à part entière. Pour couronner le tout, comme si l’emphase n’était qu’une vaine idée, l’album se vend à 10 millions d’exemplaires. Sa dimension universelle, sa résilience même lui aura valu un public fidèle et bigarré – Axl Rose pour ne pas le citer s’assumant comme « an old ELO fanatic ». Un succès largement planétaire pour Jeff Lynne. Manière de lui dire « ELO, I love you ».

ELO, Out Of The Blue (Jet)

out-of-the-blue.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=2f9CoaIH9FE

 

 

 

 

 


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