Lake, paradis trouvé

par Adehoum Arbane  le 05.06.2018  dans la catégorie C'était mieux avant

La chance sourit aux audacieux. Et parfois aux seconds couteaux. C’est l’impression que l’auditeur ressentira à l’écoute du troisième album de Lake, improbable formation américano-allemande qui parvint, contre vents et marrées, à produire une douzaine d’albums en trente-huit ans de carrière. Ce Paradise Island sonne si bien, et pour cause, il fut enregistré en 1979 dans les studios CBS, à Hambourg. Avec tous les moyens mis à disposition, personnel, instruments. Mais on connaît la chanson, si l’on ose dire. Un groupe de « l’establishment »rock aurait pu très bien n’en tirer aucun parti, et se contenter de reproduire la même musique sans passion. On songe alors aux "têtes pensantes" de Steely Dan barbotant au milieu de requins de studio, créateurs blasés d’une musique trop lisse, trop intellectuelle pour séduire vraiment sur le long. Tandis que Lake semble prendre conscience de l’opportunité, la fenêtre de tir dont il dispose pour réaliser L’ALBUM et devenir GRAND. Glad To Be Here, chantent les musiciens : on les comprend ! Surtout, on applaudit l’enthousiasme, le cœur que chacun met à ce bel ouvrage, mineur dans l’Histoire de la pop mais dont l’exhumation relève du plaisir coupable. Parfaitement produites et enregistrées, les huit chansons de Paradise Island brillent aussi par leur savante écriture et une interprétation habitée. Les musiciens n’ont rien gâché, mieux ils ont sans doute été inspiré par ces lieux magiques pour le commun des mortels. Certes, il ne s’agit pas des mythiques studios new-yorkais. Surnommé « The Church », ils ont vu passé les plus grandes pointures de la pop sixties. Miles Davis, Dylan, Simon & Garfunkel qui y gravent The Sound of Silence – rappelons-le, on est dans une église –, et bien d’autres. Peu importe. Jamais leur album ne pâtit de ça. D’ailleurs, celui-ci commence efficacement par Into The Night, riff d’orgue joué visiblement debout, comme dans les meilleurs concerts progressifs, rythmique galopante mais sûre d’elle-même. Arrivée des voix, en chœurs, dès la trente huitième seconde, façon Yes. On tremble ! C’est plutôt bon, voire très bon. Construit comme un standard prog, le morceau ne peut se départir d’une coloration pop évidente, immédiate. Du plus bel effet ! Glad To Be Here respire la confiance, nous l’avions évoqué plus haut. Sans jamais avoir foulé le tarmac de LA, sans être allé piquer une tête à Venice, cet album d’un rose pur sonne comme les meilleures productions californiennes. Crystal Eyes serait d’ailleurs à ce titre la ballade idéale à glisser dans son radio K7 à l’occasion d’une escapade dans le désert, en route pour Vegas. Les guitares jouent merveilleusement, chaudes et élastiques, et l’entame d’un solo de guitare acoustique – au romantisme too much– dans la lignée de Year Of The Cat de Al Stewart, ne vient même pas rompre la magie de l’instant. Le groupe parvient à synthétiser quelques-unes des plus grandes références de son époque : Al Stewart donc mais aussi Supertramp, Steely Dan ou plus éloigné, The Alan Parsons Project. Là où cette dernière formation, hormis son tube planétaire Eye In The Sky, reste emprisonnée dans son statut de groupe middle of the road, Lake se hisse au-dessus sans aucun problème. Hopeless Love démontre, plus qu’un savoir-faire, un don inné pour les mélodies, les petites facilités qui transforment la citrouille rock en carrosse pop. Nos cendrillons d’un soir ne s’arrêtent pas en si bon chemin. Au bal des rois californiens, Lake sait faire aussi danser. En témoignent les deux morceaux suivants, One Way Song et Hard Road (rien à voir avec John Mayall). Visiblement décontractés, James, Alex, Geoffrey, Detlef (!!!), Martin et Dieter sont autant à l’aise dans les ballades, les envolées prog, que les hits proto hard à gros renfort d’électricité crépitante. Le show s’achève sur un morceau de fin de face, forcément idéal. Ayant pour nom – nos artistes ont décidément autant d’assurance que d’humour –The Final Curtain, celui-ci embarque l’auditeur dans un ultime slow supertrampien, piano et chœurs à l’appui. Véritable apothéose, l’ingénieur Geoffrey Peacy – quel patronyme ! – apporte son concours au solo de synthé dont on imagine bien qu’il en fut le principal promoteur. On l’entend déjà crier, hilare : « Hé, les gars, et si on ajoutait un chorus de mon dernier synthé, le Oberheim OB-X. Detlef, tu t’y colles ? » Notons que Lake l’utilisa bien avant Supertramp (sur Famous Last Words). Le rideau se referme hélas, le groupe continuera son aventure sur les routes de l’infortune, sans jamais égaler ses modèles, au moins par la notoriété. C’est pourquoi lorsque l’on tombe quelques décennies plus tard sur ce Lp, on se laisse dire, à l’image du groupe, glad to be here… Here on Paradise Island. Le paradis bel et bien trouvé. 

Lake, Paradise Island (CBS)

lake-paradise-island1.jpg

https://www.youtube.com/watch?v=K9FtFaszyU8

 

 

 

 

 

 

 


Commentaires

Il n'y pas de commentaires

Envoyez un commentaire


Top