Lafayette, le rêve américain

par Adehoum Arbane  le 11.10.2016  dans la catégorie A new disque in town

L’eldorado, voilà le moteur philosophique de la culture pop. Dans la littérature moderne, c’est la transgression esthétique. Le cinéma lui recherche le champ-contrechamp parfait. Pour la musique populaire, en France comme de l’autre côté de la Manche, c’est la chanson choc dans ses dessous chics. L’eldorado de Lafayette est à prendre au pied de la lettre. Surtout il a été fort bien résumé par des générations d’auteurs-compositeurs-interprètes avant lui. Maxime Le Forestier rêvait de San Francisco, Julien Clerc claironnait sur la Californie. Sanson voyait plus loin, d’abord Hollywood puis Vancouver. Malgré une distinction toute française, un art britannique de la mélodie et du refrain qui fait mouche, plane sur le premier album de Lafayette, Les dessous féminins, l’ombre d’un soleil californien. Ou peut-être d’une chromie proche, non de l’Ohio, mais de Miami. Ces onze chansons parfaitement écrites et produites ont des airs de riviera sous un ciel de cocktail, en bandes bleu et rose. Cela commence par Une fille, un été qui n’est pas qu’une chanson croisière, mais une ode tristement colorielle à l’amour perdu. Pouvait-on imaginer plus belle entame ? Immédiatement mémorisable, cette évocation ambrée de lumière, caressée par le ressac onctueux des flots place haut l’ambition du jeune compositeur. En plus de s’imposer, là, comme ça, en tube définitif. Je perds la boussole, toujours ce leitmotiv, cette injonction qui vous transporte, la quête d’un phare dans la nuit sur des motifs de piano électrique à la Roger Hodgson. Décapotable se montre de manière plus directe. Moins codée. Sous le bitume le sable. Tout est dit. Endless Summer dans sa littéralité anglophone nous présente un artiste français mais dont les yeux restent rivés vers des rivages océaniques où les jambes des joggeuses se confondent avec les longues pattes des flamants roses. L’utilisation – discutable – de l’autotune accentue cette vision à la Micheal Mann. Instantané sur la banquise, dont le titre trompeur nous rattache une fois de plus à ces paradis lointains et moites – l’hypothèse des Maldives –, s’étale en majesté. La naïveté des touches de peintures, la beauté des décors servant à perpétuer la grande tradition des chansons à frisson, ne sont qu’un voile d’apparence. Car comme souvent derrière la carte postale idyllique, point la douloureuse réalité des sentiments. C’est là que s’exprime pleinement le talent de Lafayette : son art de la dissimulation. Cependant chez lui, l’amour est bien traité, à l’image d’un paysage salin au parfum de miel, d’un ciel sans ride. Une cartographie des émotions qu’il dépeint à la manière des portulans d’autrefois. Ce que Décapotable raconte parfaitement. On commence par s’aérer les idées, puis quand vient une velléité de départ, l’ironie s’installe bien confortablement : « Si l’on doit sortir de piste, autant le faire avec un beau vol plané, Si l’on doit sortir de piste, autant choisir comment tout a capoté ». Parler de rupture dans la chaleur de l’été, cela passe mieux. Comprendre, un break first in America. Les dessous féminins demeure un album non pas de voyage mais un périple au pays de la condition humaine, une virée avant de se faire virer. Ce que décrit très justement Instantané sur la banquise, le seul titre à passer du chaud au froid. Comme un coucher de soleil, l’album se termine sur La Glanda. Perfection formelle, refrain puissant comme une houle, la grâce répétée comme une signature. Lorsqu’il craint de trop dériver, Lafayette en revient à son point d’ancrage, le quotidien qu’il narre non sans humour ni distance comme sur le phénoménal La mélancolie française, hymne immédiat et héroïque, ou sur le binaire Automatique où il parle des folies managériales qui menacent de vous pousser au bord du précipice. Les dessous féminins, c’est un peu la confusion des genres délicieusement théorisée, quant à La mort c'est mauvais genre, celle-ci paraît moins froide, moins raide sous les inflexions charmeuses et synthétiques, presque groovy, de Lafayette qui s’avère aussi un musicien audacieux – il faut le voir sur scène détricoter ses soli électriques en guitar hero flegmatique. Mais revenons au Pacifique qui baigne et la côte ouest et cet album en tout point réussi. L’équilibre entre les chansons plus anciennes et les petites nouvelles tient à un fait, la belle régularité de Lafayette dans ses choix stylistiques. Harmonies vocales, sonores, quelque chose du Roxy Music des années maudites – les eighties –, un emballage acidulé pour ces sucreries intelligentes jusqu’à la pochette où l’artiste se portraitise dans un pastel embrumé, féminin. Instantané sur la banquise, et nous, installés sur la banquette, qui écoutons cette pop française en fermant les paupières, en remuant la tête comme pour connecter Ferlinghetti à Fleetwood Mac. Nous aurions voulu y échapper, mais nous n’avons rien pu faire. Remettons le disque au début, plongeons la tête la première pour la grande échappée. Nous sommes partis de France, le souvenir d’un Saumur sur le palais, pour arriver dans un ailleurs où la brise chantonne partout, où la lumière n’en finit plus d’exulter, où l’esprit français se mélange avec le cool californien. Une sorte de 461 Ocean Boulevard hexagonal. Au fond, quand on y pense, dans Rohmer il y a mer.

Lafayette, Les dessous féminins (Entreprise)

2016-Les dessous feÃÅminins.jpg

http://www.deezer.com/album/14136568

 

 

 

 

 

 


Commentaires

Il n'y pas de commentaires

Envoyez un commentaire


Top