Jim, Croce du droit

par Adehoum Arbane  le 08.02.2016  dans la catégorie C'était mieux avant

Dilemme absurde comme il en existe tant, les quelques disques qu’on aurait le droit d’emporter – on se demande bien qui décida de cette règle – sur une île déserte. Ou pire, ceux qui finiront à coup sûr dans les classements du type, les 50 meilleurs albums de tous les temps, ever. Ces œuvres ont en commun d’appartenir à la première division du rock, soit les incontournables, et que l’on ne fera pas l’offense de citer. Certes, il existe loin derrière les œuvres mineures, voire dispensables et au milieu, coule la rivière de ces petits chef-d’œuvre oubliés, pas perdus ou non réédités, mais bel et bien passés à la trappe de l’Histoire, mais que l’on chérit par-dessus tout (une fois qu’on les a découverts). You Don't Mess Around With Jim de Jim Croce, donc, figure parmi ceux-là. Ce disque ne partirait pas avec nous, dans notre unique valise, mais mériterait d’y être. Avec ses faux airs de Frank Zappa rigolard, cet italo-américain disparu trop vite – le désormais traditionnel crash d’avion en pleine tournée – nous a légué quelques albums précieux, dont celui-ci. Peut-être son meilleur. Peut-être aussi parce qu’il contient cette chanson sublime quoique rudimentaire, Time In A Bottle. Une guitare dans le plus strict dénuement, un clavecin timide et bien évidemment la voix chaleureuse du maître. C’est somme toute la formule que le musicien retient sur l’essentiel de douze compositions, du moins celle qui lui porta chance, en tout cas, celle qui met le mieux en valeur sa voix donc, mais aussi son art consommé du songwriting. Sans oublier ce côté décontracté, cool, presque soul qui irrigue chacune d’entre elles. Une manière de ralentir le tempo sans sombrer dans la pesanteur plombante. Hormis Rapid Roy (The Stock Car Boy) qui singe un peut trop les bons vieux rock fifties – mais joué acoustique, ce qui le sauve sans doute de la banalité – tout le reste n’est que joaillerie musicale. Prenez Tomorrow's Gonna Be A Brighter Day. C’est l’évidence même, un couplet savamment imaginé suivi d’un refrain à la clarté biblique. Même traitement pour New York's Not My Home, enregistré, comme le reste de l’opus, à New York donc et qui a la particularité de vous sembler familier, surtout le refrain, comme un ami que l’on aurait retrouvé après tant d’années. Avec une sensibilité, concentrée comme un élixir dans un alambique, Jim Croce a troussé des paroles sans prétention poétique, mais qui explorent avec justesse les états d’âme du singer-songwriter qui, dans les rues bruyantes de la grosse pomme, se sent un peu à l’étroit, loin de son South Philly natal. Si le musicien est capable d’aligner des morceaux entraînants, joyeux – You Don't Mess Around With Jim, Hard Time Losin' Man –, c’est dans le registre de l’émotion pure qu’il nous surprend, peut-être aussi parce qu’il y était le moins attendu. A Long Time Ago en est le parfait exemple qui renvoie à un imaginaire très américain, celui des hobos sillonnant dans les trains de marchandises les paysages kilométriques du continent nord américain. Mieux, Jim Croce incarne cet artiste de l’intime, parlant avec une économie de mots, pudeur oblige, de ses amours lointaines comme sur Operator (That's Not The Way It Feels), seule à la guitare, il est vrai accompagné d’un groupe resserré et servi parfois par le faste discret de cordes qui sont autant de frissons sur ces rivières mélodiques. Et puis survient Time In A Bottle, comme ça sans prévenir. Qu’ajouter de plus à ce que dit cette musique, prodigieusement splendide, visant juste, magnifiquement chantée (nous y reviendrons plus bas) ? C’était certainement le secret le mieux gardé de l’histoire de la pop, de ces chansons qui vous marquent à jamais. Box #10 n’est pas en reste, bien qu’en dessous, mais sa décontraction représente l’antidote le plus efficace pour se remettre de l’émoi qui nous frappa avant, au cœur. Photographs And Memories, un exemple de plus, autre trauma pour cette succession phénoménal d’accords et de tons qui voit un couplet pimpant se diluer en lenteur introspective. La chose avait été esquissée, il est temps de s’appesantir dessus, la voix de Croce, veloutée mais claire, onctueuse et céleste. Elle s’impose comme le vecteur primal d’un art moins simpliste qu’il n’y paraît. Ce deuxième album beau en un mot, touchant à de nombreux égards, se referme idéalement sur Hey Tomorrow, harangue chargée d’espérance, haute comme un horizon dégagé. Il donne envie d’y revenir, fidèlement, humblement, de le repasser sans cesse, de céder à ce crépitement de feu de cheminée, et de dérouler le canevas subtil des chansons de Croce, à nulle autre pareilles. Pourtant, il faut se faire une raison, celles-ci ne côtoieront jamais les grandes fresques folk d’un Bob Dylan, les dentelles terrassantes d’un Nick Drake, et quand le jour viendra, il faudra les délaisser au profit d’autres classiques plus "respectables". Mais d’ici là, la probabilité de se retrouver dans un avion piquant sérieusement du nez, droit sur une île déserte reste faible. Tant mieux pour vous, tant mieux pour lui.

Jim Croce, You Don't Mess Around With Jim (ABC)

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https://www.youtube.com/watch?v=FPu_G-T28iU

 

 

 

 

 


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