Kate Bush, miss univers

par Adehoum Arbane  le 21.04.2015  dans la catégorie C'était mieux avant

Notre époque contemporaine qui aime tant parler pour ne rien dire a produit un nouvel avatar. Ainsi, préfère-t-on dire artiste plutôt que singer-songwriter. De même, en lieu et place de musique, la vulgate médiatico-culturelle a lancé son dernier concept : l’univers, en l’occurrence musical. Terme à la fausse consistance que l’on décline en boucle d’interviews en télé-crochets. Jusqu’à l’écœurement, jusqu’à ce que le mot même se vide, tel Michel Piccoli dans La grande bouffe, de sa substance. Et pourtant s’il est une pop star qui peut se targuer d’avoir préempté l’idée d’univers, près de trente auparavant, c’est bien Kate Bush. Jamais l’étrangeté de sa musique n’a semblé plus prégnante que sur Never for ever, son troisième album enregistré en septembre 1979 et sorti huit mois plus tard, en mai 1980. Déjà sur The Kick Inside – premier essai, premier chef-d’œuvre – cette jeune compositrice de 20 ans seulement à la voix de porcelaine anglaise avait tranché littéralement dans la production musicale de l’époque ; en pleine vague punk. Never for ever, en plus d’assurer la transition entre les opulentes seventies et les années 80 synthétiques, représente l’album référence pour Kate Bush qui pousse le plus loin possible toutes les manettes de son inspiration en évoluant dans un cadre plus court ; onze chansons pour trente huit minutes soit un peu moins que The Kick Inside. Un univers en soi. Voilà qui s’accommode parfaitement aux chansons de la diva à l’orée de cette nouvelle décennie. Au-delà des compositions à proprement parler, dans leur équilibre savant entre la fragilité pop et la rudesse du rock, c’est bien l’interprétation qui construit, justifie et régit le monde de Kate Bush. Never for ever, bien que très divers, n’en est pas moins exemplaire de cohérence. On y trouve des morceaux typiques du répertoire de Kate, Blow Away (For Bill) aux lignes de basses ondoyantes, le tubesque The Wedding List ou The Infant Kiss qui aurait pu largement être une face c de Feel It ou encore de L'Amour Looks Something Like You. Ce troisième album s’apparente à un voyage auquel la rockeuse nous convie, voir et revoir la pochette dont la symbolique vaut tous les discours – un maelstrom de créatures fantastiques s’échappant de sa robe relevée – et qui vous emmène d’un pays à l’autre, d’une songe au suivant. D’abord le morceau d’ouverture, le très – trop – célèbre Babooshka qui, s’il l’on y prête une oreille attentive, charmera par ses chœurs masculins à l’accent sur-joués et les arpèges frissonnants du balalaïka. Sans hiatus, la musicienne enchaîne avec le bizarre Delius (Song of Summer) en hommage au compositeur classique anglais, qui malgré ses boîtes à rythme possède ses propres sortilèges. All We Ever Look For comme tant d’autres titres de l’album déploie son incroyable attirail de claviers, synthés, Fairlight et autres moog. C’est sans doute sur Egypt que l’auditeur se retrouve transporté dans un ailleurs auquel Kate Bush ne nous avait pas toujours habitué. Le morceau aborde presque les rivages du rock progressif sans pour autant s’étendre davantage sur le propos. C’est là sa force. Sa dimension, si l’on ose dire. Au fil des chansons, Bush n’a de cesse de nous tirer d’un endroit à l’autre et ce n’est pas le très rock et théâtral Violin qui fera démentir cette tenace impression. De The Infant Kiss à Breathing, la musique, l’univers donc de Kate Bush touche paradoxalement à l’immatériel. La sensation d’écoute y est presque diaphane. Comme sur Night Scented Stock, subtil et éphémère interlude en forme de trait d’union, ou sur le magnifique Army Dreamers avec son clavecin et ses voix de sergents recruteurs en trame de fond, sans même évoquer Breathing, qui pourrait être par le nom et par le son le frère jumeau de Moving, bouleversante entame de The Kick Inside. Bien que ramassé, Never for ever donne l’impression d’ouvrir un épais volume glané dans la bibliothèque oubliée d’un vieux manoir anglais. Tout y est doux mais intense, fou mais raisonné, libre et à la fois maîtrisé. Gageure ultime, même la production n’apparaît jamais pervertie par ce qui relèvera bientôt d’une esthétique fondatrice – et glaçante – pour maintes formations eighties. C’est avec The Dreaming, paru en 82, que les choses se gâteront. Jamais pour toujours, annonçait-elle à qui aurait dû l’entendre. En attendant, ses fans de la première heure sont allés rejoindre l’armée des rêveurs.

Kate Bush, Never for ever (EMI)

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https://www.youtube.com/watch?v=C-p9K_Ieloo

 

 

 

 

 


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