Morby in less time

par Adehoum Arbane  le 17.11.2014  dans la catégorie A new disque in town

La jolie leçon offerte par Still Life et son créateur, Kevin Morby,  tient en un mot : labeur. Non content d’avoir sorti en 2013 un premier album solo prometteur, imparfait certes mais exécuté avec sincérité, le singer-songwriter de Kansas City, installé maintenant à Brooklyn, récidive un an plus tard. Un an seulement. À contre courant de tous ses contemporains, englués dans les méandres décisionnels de l’industrie du disque quand ils ne sont pas tout simplement frappés par le virus de la procrastination. Car c’est sans doute l’un si ce n’est LE mal musical du (nouveau) siècle. La distance qui sépare un album de son successeur semble une éternité tant le songwriting se vit habituellement comme une fulgurance créative intérieure qui, a l’image de la propagation d’une onde à la surface de l’eau, vous transporte de troubles en remuements perpétuels. C’est le mécanisme même de l’inspiration. Un flot continu pouvant potentiellement s’arrêter, reprendre puis se tarir mais qui vous conduit d’une œuvre à l’autre sans interruption. Alors qu’il venait d’achever Harlem River et qu’il s’en allait le présenter au public, Kevin Morby n’a jamais cessé de penser, d’annoter, d’écrire. Dans un bus sur la route, dans un avion à mille pieds des tumultes du monde, seul dans sa chambre d’hôtel ou même backstages, il composait encore et toujours. Perpétuant une tradition, un mythe. Celui de l’artiste total façonnant des riffs, des mélodies, noircissant ses carnets de chansons appelées à entrer dans la légende. Ne jamais quitter sa guitare, avoir toujours un stylo et une feuille sous la main, saisir l’étincelle avant que la mémoire ne l’efface, ou que celle-ci ne s’étiole. Des albums entiers ont été conçus, écrits, parfois même enregistrés en tournée. Exemple parmi tant d’autres, Bowie écrivit et enregistra la totalité des chansons de Aladdin Sane durant le Ziggy Stardust Tour. Ainsi revient Kevin Morby, son baluchon de hobo moderne empli de nouvelles chansons, au nombre de dix. Comme ce dernier s’inscrit dans la continuité du temps, le style n’a pas réellement bougé, tout juste trouve-t-on piano et cuivres, tout droit échappés de Exile On Main Street. Hormis Dancer à la raideur marmoréenne, presque incongrue chez Morby, Still Life sonne comme le petit frère de Harlem River. Même cohérence, même souffle jusque dans le morceau fleuve Amen, double rêvé de la rivière précitée. Sans doute cette nouvelle fournée se distingue-t-elle par les deux rocks courts, échevelés comme une embardée à moto, que sont The Ballad Of Arlo Jones et Motors Running. Le reste lâche le pied, retrouvant les langueurs passées et les moiteurs d’une Amérique cartographiée par quelques rockeurs aux semelles de vent dont l’auteur de Blonde On Blonde. Pour n’esquisser que lui. Si l’album bifurque parfois c’est pour mieux embrasser une forme d’atonalité, une épure à la mélancolie nervalienne que l’on perçoit dans Drowning, un peu, et beaucoup sur Bloodsucker. Des morceaux qui paressent plus que leur géniteur. Ce dernier, pris dans le flux de son imagination, tresse au fil des notes des chansons brillantes, certaines quasi ascensionnelles comme Parade et Amen, d’autres simplement immédiates comme All Of My Life qu’il enlumine de son timbre à la Bill Fay. Aucune fioriture, aucun effet superflu, quelques idées judicieusement amenées suffisent à donner de grandes chansons. Cependant, la clé reste et demeure le travail, toujours recommencé. Faire et défaire une composition comme la toile de Pénélope, l’emmener plus loin encore et par l’effort répété, aboutir enfin à un objet fini, poli qui donnera entière satisfaction. Et dont l’auditeur, dans un futur tout aussi proche, jouira sans entrave. La morale est à méditer. Aucune créativité de l’instant n’existe sans cette exigence que chacun devrait faire sienne, au-delà du petit monde de la pop musique : ne jamais remettre au lendemain ce que l’on peut composer et enregistrer le jour même.

Kevin Morby, Still Life With Rejects From The Land Of Misfitoys (Woodsist)

kevin-morby-stilllife.jpg

http://www.deezer.com/album/8634226

 

 

 

 

 


Commentaires

Il n'y pas de commentaires

Envoyez un commentaire


Top