Jimmy Hunt, chasseur de sons

par Adehoum Arbane  le 17.02.2014  dans la catégorie Interviews & reportages de Shebam

Serions-nous passé en 2013 à côté d’un chef-d’œuvre ? Le seul peut-être ? Jimmy Hunt. Un chasseur. De sons. D’inspirations et au-delà. Originaire de Montréal, ce jeune singer-songwriter discret n’en demeure pas moins une personnalité singulière. Par son approche méticuleuse de la musique, sa voix, si différente - faite de feulements et de lueurs boréales -, par ses textes enfin à la fois précieux et cinglants. Auteur d’un premier album éponyme, on le retrouve après l’avoir longtemps cherché avec un deuxième opus abouti, plus mature encore où le musicien fait montre d’une ambition démesurée qui transparait à chaque seconde, et sur l’ensemble des chansons. Malgré la tracklist démentielle pour un album pop, l’œuvre se savoure d’un trait telle une Chartreuse finissant de vieillir dans son verre. « Un tel choix est dû à deux ans de composition et un an et demi off and on de pré-prod et de studio. Mon réalisateur et moi on s'est tout simplement retrouvés avec beaucoup de matériel qui nous semblait valable. C'est surtout un vinyle double qu'on souhaitait produire mais ça aurait coûté trop cher. Pour des raisons de durée et de qualité sonore on ne retrouve que treize pistes sur la version vinyle. » Maladie d’amour, puisque c’est de cela dont il s’agit, contamine qui ose approcher son oreille, sa tête, son corps ; son être. L’emprise est immédiate malgré l’alchimie complexe qui réside en chacune des chansons trahissant une sorte de sortilège, une dimension hautement chamanique. Pourtant la musique de Jimmy Hunt ne navigue pas – plus – vraiment du coté de la folk comme sur son premier essai. Dans l’ensemble, Maladie d’amour évoque un voyage pareil à celui qui s’étire dans Aguirre ou la colère de Dieu. Un voyage à première vue géographique esquissé par Antilope, morceau placé en ouverture, mais pas seulement. Voyage dans le temps, fouillant les moindres souvenirs de son géniteur, trip sensoriel sans drogue où la seule force de la musique se fait vecteur, guide. Et c’est là que réside le pouvoir de Maladie d’amour. Cette équation qui en fait un authentique chef-d’œuvre. Jimmy Hunt a trouvé l'équilibre juste entre paroles et musique. Les unes n'empiètent jamais sur l'autre. Le texte se superpose ainsi tel une décalcomanie, sans jamais en dénaturer le style. « C'est la musique qui donne une force aux mots. J'enlève tout ce qui me semble superflu. Il ne reste que les phrases qui ont une force naturelle. Quelque chose d'universel. J'essaie de m'adresser au monde. Alors oui je peaufine mais c'est plus architectural que littéraire. Mes mots sans musique sonnent un peu perdus et sans utilité à mes oreilles. (…) Je crois que la musique décide des paroles. Elle parle beaucoup plus que les mots. » D’où ces images, très expressionnistes, collant aux mélodies comme l’ombre inséparable du corps. Maladie d’amour s’apparente à un long corridor vertigineux où l’on déambule éternellement. On en ressort – lorsqu’on en a décidé – épuisé mais conquis, à la manière d’un "2001 l’odyssée de l’espace" sonore. Il s’agit d’une expérience – la seule qui vaille – littéralement bouleversante à l’image du break sur Marie-Marthe et du décollage qui s’en suit lors duquel la voix se perd dans un tourbillon analogique. Vortex émotionnel. Vient s’y ajouter une guitare qui doit beaucoup à Van Halen et qui produit aux dires du musicien « un kitch hard rock avec pantalons de cuir et gel coiffant. » Sans en interrompre le fil le plus délicat, le thème se fond dans la chanson suivante comme une matière suave ; Drama est au moins aussi intense que Marie-Marthe. "Le monde semble être fait pour les cons", lâche t-il alors avant de passer à autre chose. Un autre sentiment, plus moelleux, doux ; Oversea. Morceau miroir pour sa tendresse identique, Au dessus du monde reprend l’idée du voyage, ici très aérien. Devant chez toi marque un tournant de par sa tonalité plus amère sans pour autant paraître glaciale. Logique, Hunt est un oiseau de nuit dont la clope rougeoyante illumine la longue ligne des rêves. Là encore les sons, ouvragés jusqu’à l’extrême, apparaissent tels qu’en eux mêmes sans jamais être prisonniers de leurs influences. « J'essaie d'éviter que les références se décèlent trop facilement. Suffit de les briser avec d'autres références. C'est comme ça qu'on s'approprie la pop. » On pourrait citer sans problème toutes les chansons, s’arrêter sur chacune, disserter à l’infini, en boucle, partir puis revenir puis partir à nouveau, s’enfuir avec elles comme s’il s’agissait de trésors que l’on protégerait par-dessus tout, au péril de sa vie. Achèvement ou vrai départ, difficile à dire mais une chose est sûre : le musicien fera assurément parler de lui ; en chansons. D’ailleurs, qui se cache vraiment derrière Jimmy Hunt ?

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L’homme attend Godot. Mais n’a pas attendu après le talent pour écrire encore et encore de ces chansons mirifiques qui vous touchent dans le mille du cœur. Peut-on percer le mystère de Jimmy Hunt à la seule écoute de Maladie d’amour ? Quelle chanson en dit le plus sur la personne qui existe derrière l’artiste ? « Aucune, j'essaie de ne pas être trop repérable. Ce n'est pas nécessaire je crois. Les chansons sont pour les gens, pas pour qu'on me découvre. » Jimmy Hunt aime à brouiller les pistes. Par pudeur ? Par malice ? Qui sait. Pour y parvenir, il faut accepter de se livrer à une exégèse personnelle, créative et improvisée de son œuvre. Il y est souvent question de femmes. Hunt ose tout, il plaque sur disque ses pensées les plus profondes, ses émois les plus intimes, toutes ces réactions épidermiques qu’elles lui ont inspirées. Comme cette histoire de fabuleuse érection jetée sans vergogne dans Au dessus du monde. Les femmes sont partout dans Maladie d’amour et surtout chez elles. Dès le début, on se trouve face à cette antilope – figure allégorique, personnage mythologique ? –, puis nous faisons connaissance avec Denise, Marie, Annie et l’énigmatique Marie-Marthe. Qui est-elle ? « Marie-Marthe était une enseignante du vieux système d'éducation catholique. Une femme sèche, austère et dégoûtée par les enfants turbulents et frondeurs comme j'étais à 6 ou 7 ans. Elle m'a dit un jour que je n'irai nulle part dans la vie. Bien sûr je lui en ai voulu et j'ai souvent cru qu'elle avait raison. Maintenant je l'aime d'une certaine façon. Elle est sûrement morte aujourd'hui. Elle fait partie de ma mémoire. » Pas vraiment rancunier puisqu’il lui fait l’honneur de sa plus belle composition. Allons plus loin dans le portrait, jusque dans les moindres détails qui dessinent les contours d’un visage, d’un regard, d’une vision. Les quelques éléments biographiques, glanés ça et là, le décrivent tel un Loner se promenant dans la nuit de Montréal guitare à la main. Loin du cliché pour jeune littérateur rock, Hunt semble lié à sa ville de façon quasi organique. Montréal, cité moderne et poumon naturel abrite toute une histoire musicale remontant aux sources des seventies, à l’époque des hippies flamboyants. Beaucoup en France l’ignorent peut-être mais le Québec cultive depuis toujours une tradition pour une pop francophone à la fois diverse et musicalement exigeante, incarnée par plusieurs formations dont Harmonium et les très FM Beau Dommage. « Harmonium développait quelque chose de particulier en effet, une sorte de folk-pop-prog. Beau Dommage ne m'a jamais intéressé, pour moi c'est un joke band influencé par les Beatles. » À l’époque, le gouvernement québécois avait beaucoup investi pour promouvoir cette nouvelle scène. Désireux de conquérir pas moins que l’Amérique, le premier ministre, René Lévesque, avait emmené lors de sa tournée promotionnelle de 78 tous les musiciens de Harmonium. Malgré le barrage de la langue, la musique hyper expressive du groupe avait joué d’emblée le rôle d’interprète et la magie d’opérer. Plus de trente ans plus tard, même impression à l’écoute de Maladie d’amour. Malgré un patronyme anglophone, Jimmy Hunt a choisi de chanter en français. Il l’avoue sans détour, sans complexe. « C'est mon nom de naissance j'y suis pour rien. Ici il y a beaucoup de descendance irlandaise. Pour des raisons d'intégration, plusieurs on renié leurs origines et même leur langue. Je préfère chanter en français seulement parce que c'est la langue que je maîtrise le mieux. » Avec à peine deux albums au compteur, ce rockeur lettré revendique sa part d’héritage ou, pour parler plus simplement, aspire à de grandes choses. Sans se trahir, se laisser intimider par la concurrence imposée par ses contemporains. Ainsi déclare t-il non sans provocation : « Arcade Fire ne m’a jamais influencé. Dès que j'ai l'impression de sonner comme eux je me dis que c'est une mauvaise piste. Leur gabarit est toujours le même. Le même que celui de U2 et Coldplay. Ce modèle de chanson épique à 8 paliers est too much pour atteindre ma sensibilité. Finalement tout s'effondre au lieu d'exploser. C'est de la pop faussement de bon goût avec en plus une prétention d'intégrité artistique qui m'agace. C'est très formaté au fond, parfait pour les radios commerciales. Ennuyant. » Voilà qui est dit.

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Jimmy Hunt et moi nous ne nous sommes pas réellement croisés, si ce n’est au travers de ses chansons. Et d’échanges envoyés sur la toile. Ce que l’on appelait autrefois une correspondance. Au détour de cette discussion e-pistolaire en apparence virtuelle, j’ai demandé au singer-songwriter de se faire intervieweur à la place de l’intervieweur. À l'occasion de l’une de ses réponses, je vis s’afficher en caractères noirs sur l’écran bleuté de l’ordinateur ces quelques mots resserrés : « top 5 des plus grands cinéastes ». Question étonnante car je ne suis pas vraiment un critique cinéma. J’entends par là qu’on m’interroge plus sur mon rapport à la musique au travers de l’écriture. Mais j’aimai d’emblée l’idée et j’acceptai dès lors de relever le défi. Mes 5 cinéastes favoris donc ? Parmi les anciens, les légendes, j’en citerais trois : Sergio Leone, Stanley Kubrick, John Carpenter ; j’ai un petit faible pour l’horreur viscérale ce qui vaudrait d’ailleurs d’évoquer au passage David Cronenberg. Je reste sur Carpenter à qui l’on doit plusieurs chefs-d’œuvre du genre : The Thing, New York 1997 et plus récemment L’antre de la folie sont des musts. Ajoutons à cela que l’homme fut l’un des précurseurs de l’électronique minimale. Parmi les plus récents, il y a en tellement, je dirais Peter Jackson pour être passé de l’horreur bricolée au spectacle épique et Quentin Tarantino qui est, à lui seul, une cinémathèque et une discothèque condensées. Je rajouterais enfin un sixième cinéaste, français de surcroit – la chose est importante –,  Bertrand Blier. Ce dernier a réalisé des films extrêmement modernes et fous – je pense à Calmos – en usant d’un verbe certes défriché auparavant par Audiard mais dont la poésie comique fait encore aujourd’hui des merveilles. Bon, cela fait sept cinéastes à l’arrivée. C’est un peu hors brief, me disais-je. Je m’étais pourtant bien gardé de citer Hitchcock, Cimino, De Palma, Scorcese, Allen, Spielberg, Eastwood, Coppola (père, fils et fille d’ailleurs), Malick… Mais je décidais de rester sur mon premier choix, d’assumer cette sélection à l’image de ce je faisais chaque jour pour la pop. Procéder de même pour un album, arriver à réduire, extraire le jus, l’essence d’un disque, voilà qui semble impossible. Question qui devient obsession, tourment. Jimmy Hunt n’a pu s’y résoudre totalement. Et s’il avait sorti tout bonnement son propre Double Blanc ? Un disque d’une richesse égale, de par la variété de ses climats et de ses sujets. Cent idées à la minute et autant de minutes déclinées sur quatorze titres. C’est dire la densité d’un album méritant mille écoutes répétées, attentives, respectueuses. Il faut s’y laisser aller, s’y abandonner. Maladie d’amour fait partie de ces disques que l’on voudrait emporter sur une île déserte. Et quelle île déserte emporterait notre compositeur dans un disque ? « Ça c'est une question pour dyslexique. Je n’emporterais aucun disque sur une île déserte. Je serais frustré d'en avoir qu'un seul et je ne l'écouterais pas. Je préfèrerais les écouter tous dans ma tête. La musique est toujours là. Sinon, ce serait Montréal. » On l’avait presque oublié : un chasseur possède toujours son territoire. Celui de Hunt est vaste, profond, presque infini. Mais avec un horizon, un but. Un point d’où il pourra nous envoyer des messages, nous donner un nouveau rendez-vous. On l’attend déjà !

Jimmy Hunt, Maladie d’amour (Grosse Boîte)

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http://jimmyhunt.bandcamp.com/album/maladie-damour

 

 

 

 


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