Charles-Baptiste au Truskel

par Adehoum Arbane  le 14.02.2007  dans la catégorie Interviews & reportages de Shebam
Il est là le drame des chroniqueurs rock. Ils côtoient les Rock Stars aux blousons de cuir, eux-mêmes entourés par des essaims de jeunes groupies jetant sur la scène tout un horizon de petites culottes odoriférantes. Il est là le drame des chroniqueurs rock. Imaginez le grotesque de la situation. Moi, en train de pianoter un article sur mon clavier alors que des nymphettes s’évertuent à me lancer ces petits morceaux d’étoffe souillés d’humeurs et de désir. Moi, le crooner writer penché sur ma machine à mots, courbé, l’expression figée, la bobine extatique. Et face à moi, mur de sons à la Phil Spector, les cris sexués des fans tout juste sorties de leurs écoles. On lira entre les lignes une légère pointe d’ironie mordante, une forme de jalousie cuisante. Non. Juste un désir, un espoir, un signe de reconnaissance pour les partitions journalistiques que nous noircissons dans un ultime jet blanc d’inspiration, portés par les refrains et les chœurs en strass des idoles que nous poursuivons sans cesse avec comme ultime mot à la bouche « Une interview ? ». Alors, certes les maquilleuses n’y feront rien. Ni les rédacteurs en chef, ni les lecteurs (encore moins les lectrices qui nous ont oubliés). Je n’ai nulle voix au chapitre des groupies. Pour autant, je suis heureux en couple, serein, établi dans le consumérisme des sentiments, repoussant avec panache la glaçante issue des lendemains qui déchantent. Aussi me dis-je en moi-même « Monsieur à tes textes, mesdemoiselles à vos textiles ! » Mais pour l’heure, laissons ces élucubrations narcissiques de côté pour nous pencher sur le cas de Charles-Baptiste, ou devrais-je dire, Ludwig Von Charles-Baptiste, Charles Baudeliste, Thelonious Charles, Ray Baptiste… J’avais rendez-vous avec ce fringant chroniqueur mondain, personnage à fables, homme à flammes, volontiers dandylettante, très Brandolescent, au Truskel, un bar à bières niché au cœur de Paris. L’ambiance est granuleuse, les fumées se mêlent aux parfums du houblon. Des blondes espèrent s’encanailler un peu. On attend, on descend, l’alcool s’insinue dans mon corps comme ce dernier dans la foule. Je m’approche de la scène vide, piano seul, sans voix. Il attend lui aussi. Plus loin dans l’obscurité, un visage courbé, concentré, presque apeuré. L’homme se lève (nous l’imaginons ainsi, car nous ne sommes pas en coulisses), avance calmement vers son public. Deux minutes plus tard, deux mains s’abattent sur les touches, le set commence, ah l’amour, les passions, les emmerdements, Charles-Baptiste déroule ses notes et ses thèmes. La salle murmure, gronde, se plie à sa volonté. On chantonne ces refrains que l’on connaît. Il y a de la rumba dans l’air, Charles-Baptiste à l’envers, à rebours, très velours, trop de verres ? Bref, à ce moment précis, mon esprit chavire. Je suis en manque, je veux me faire un fixe de Charles-Baptiste, juste quelques grammes de sons… En gros, je suis mono thématique, porté sur la poétique de répétition, je veux En route pour l’Oscar, une chanson dense, tragique, drôle et sincère, une sorte d’analyse au sens Sigmundien du terme. Elle arrive, démarre sur ce tempo en apesanteur, ménageant silences et bourdonnements métalliques (la beauté du piano) ; mon cœur chiale. Saviez-vous que la célèbre statuette hollywoodienne devait son nom à une jeune actrice des années 30 qui, en découvrant la distinction qu’elle venait de recevoir, s’écria alors : « Ah, il ressemble à mon oncle Oscar  ! » Revenons à ces moutons. Il faut être honnête, je méprise assez facilement la chanson française. Certes, je glorifie en bonne carpette rédactionnelle les Gainsbourg, Dashiell Hedayat et quelques autres. Les têtes d’affiche, je dis bof… Mais ce mec me sidère. D’abord, il est un des seuls à qui convient l’adage suivant : « Ne tirez pas sur le pianiste ! » En bon virtuose, il sait réserver de la place au texte et de l’espace à la musique. Ensuite, les mélodies sont là, posant leur cul sur la scène. Elles ne vous quittent plus. Vous voulez les chasser comme une fine pellicule sur votre veste cintrée mais elles restent. Complètement fou ! Tout ce joyeux bazar continue un moment, victuailles entonnées, déclamées au milieu des chœurs ululés. C’est la fin, Charles-Baptiste se lève et balance des pétales de roses dans la salle toute transie, comme acquise à sa cause, à sa prose. Je sors, le froid est vif, mais le cœur fut embrasé par cette apocalypse avec lui. Je remonte le boulevard, j’ai encore sur la langue ce goût du tragique, comme un dernier baiser égrené.







 

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