Nico, l’ange blond

par Adehoum Arbane  le 15.09.2006  dans la catégorie C'était mieux avant

Beauté lugubre. Expressionnisme vocal. Romantisme allemand. Des forêts profondes sous sa chevelure, de l’angélisme blond au noir de jais. Une variation possible du gothisme, au sens littéral du terme, loin des longs manteaux noirs et des visages fardés. Une Marilyn sans Manson, une Marlène Dietrich pop. Et surtout, surtout, une artiste tourmentée, une icône (de papier ?) glacée. Nico fut tout cela, en plus âpre.

Ibiza, 18 juillet 1988. Une hémorragie cérébrale a raison ( ?) de la belle et mystérieuse Nico qui fut, bien avant l’avènement rock (si discret), la grande et timide Christa Päffgen. L’ex-égérie de Warhol part doucement, dans un ultime râle d’héroïne. Laissons le rock et ses destins tragiques. Certes, la mort fit souvent des rock-stars, chose paradoxale, des immortels. Mais si Nico doit retrouver le panthéon des grands compositeurs, ce n’est pas à cause de l’héroïne, de la mort qui rode, de sa beauté froide et stellaire. Rien à foutre de Kate Moss. Du strass et des silhouettes cintrées. Nico fut de ces femmes que les hommes adorèrent, respectèrent de même pour son incroyable talent, condensé en quelques disques fantomatiques, oubliés.

Revenons en arrière.
Avant les barbus, les avions kamikazes, venimeux comme des insectes, les séries sexuées et les tops secs sués, New York fut une Babel aux mille et une tours, le Moloch de Ginsberg, une artère en rut, disons, dans une veine plutôt seringuée. L’Europe dans l’Amérique, un rêve d’artistes et un cauchemar urbain. En 1965, les primitifs de l’avant Velvet Underground déboulonnent déjà le rock, façon Temps Modernes drogués. Pendant ce temps-là, à la Factory, Nico promène sa distinction germanique. Une frange blonde irradie un regard déjà perdu. Entre une séance photos et la photogénie décalée de Fellini, elle se cherche. Invitée par Lou Reed, elle vient poser sa voix sur les morceaux les plus pop du premier des premiers mythiques albums de l’histoire du rock. Femme Fatale, I’ll Be Your Mirror et All Tomorrow’s Parties, panthéique chanson qui annonce déjà les errances délétères de ses albums solo. Que serait le rock sans The Velvet Underground & Nico mais que serait devenu The Velvet Underground & Nico sans Nico ? Difficile à dire. Cette présence diaphane aura pourtant permis de formaliser, dans la matière brute de l’inspiration, des joyaux mélodiques hors du temps, aux postures fifties, guitare onctueuse, tambourin esseulé.

En 68, Nico largue les rockers blafards de New York pour se livrer, entière, aux appétits qui la dévorent : composer. Pour l’heure, elle se contente de chanter les morceaux des autres mais avec quelle grâce formelle, quelle troublante vérité. Les chansons de Chelsea Girls sont vaguement folk, mais déjà totalement vampirisées par la vamp envapée. Quelques cordes viennent s’évanouir sous la douce pression de ses cordes vocales. Les mots meurent sur sa langue, dans une diction pourtant totale. Mais, elle veut aller plus loin. Ce qu’elle fera de très loin en 69 avec The Marble Index, son premier opus. En surface, son visage marmoréen éclabousse la pochette de livides blancheurs photographiques. À l’intérieur, 10 mini symphonies où l’harmonium hante chaque seconde, alors que le chant, lui, déroule sa cape Hoffmannienne. Glacial, chaque titre est une syncope, une sueur viscérale, un glacis sibyllin. Le tout produit par John Cale, alors en rupture du Velvet. À l’index de marbre, il y a l’île des morts d’Arnold Böcklin. Le mutisme d’Hölderlin. La kermesse fantastique de Carl Orff. Figure de l’entre-deux, le monde de Nico dépeint les noires désespérances des œuvres de Caspar David Friedrich. Musique glabre, théâtrale : les Grecs avaient le théâtre, les Allemands l’opéra. Nico fait défiler sous ses doigts effilés comme des couteaux les hymnes suicidaires qui peuplent son âme classique. Loin des archétypes, ses chansons évoquent les ombres d’un Moyen Age fantasmé.

En 1970, Nico rencontre le réalisateur undeground français Philippe Garrel et signe la BO du film La cicatrice intérieure, qu’elle intitule sobrement, Desertshore. Cette boutique ne renferme aucun trésor aride, bien au contraire, même si l’œuvre semble dépouillée, froide. Les arrangements savants de Cale enrobent à merveille l’harmonium squelettique de Nico. La voix se fait toujours plus haute, plus blême, comme vidée de toute substance vitale. L’alchimie complexe de l’ensemble contribua à classer son auteur dans les musiques contemporaines. Sorti des bacs à soldes, Desertshore surprend par sa poésie intense, ses audaces formelles : Ari, le fils de Nico chante Le petit chevalier avec une gravité effrayante, voix monocorde d’un enfant dont on dit qu’il goûta, malgré lui, aux folies de la drogue.

The end clôt cette trilogie en toge noire. Signe des temps, Nico n’apparaît plus comme l’ange blond mais comme un corbeau à la chevelure d’ébène, la peau blanche, face livide, triste, comme les masque grecques ou ceux de la comedia dell’arte. La musique relève de l’hypnose, surtout le morceau titre, reprise des mythiques Doors qu’elle fréquenta lorsque le groupe fit le Ed Sullivan Show, à New York. Les chansons, mouvantes, se transforment alors en cathédrales de verre. Une profondeur sépulcrale, comme si Nico venait de s’assoupir, les membres engourdis, aux côtés des gisants.

J’en resterai là, je me retire à l’orée des années 70. Nico enregistra encore jusqu’à sa mort. Ses 4 premiers albums et ses 3 chansons avec le VU demeurent le reflet iridescent d’une carrière (?), d’un passage entre deux mondes. Au milieu, il y eut le chant de la mort, « les furieuses piqûres » dont parlait Ginsberg dans Howl. Puis la chute. Et l’éternité. L’aigle noir, c’était elle.
 

 

 


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